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« La fin du courage » : un dialogue fécond et humaniste de Cynthia Fleury

Hélène Kuttner 18 janvier 2026
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©-Simon-Gosselin.

Au Théâtre de l’Atelier, six duos d’actrices, Isabelle Adjani avec Laure Calamy, Emmanuelle Béart, Isabelle Carré ou Lubna Azabal face à d’autres comédiennes, font vivre un dialogue entre une autrice et une journaliste autour de la question du courage. Le dialogue en quatre actes est écrit par la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury à partir de son livre paru en 2010. Mis en scène par Jacques Vincey, c’est un réjouissant moment de théâtre et de vie qui percute avec acuité et humour notre réel.

La question du courage

Manquons-nous de courage ? Qu’est-ce qui fait que l’actualité et son lot de violences et d’injustices nous paralysent en nous laissant inactifs, découragés ? « J’ai perdu le courage comme on perd ses lunettes » raconte de manière débonnaire, en s’avançant vers le public, Isabelle Adjani lors de la première représentation. En tailleur pantalon noir, chaussures élégantes et lunettes à grosses montures pour lire son texte, la star incarne l’autrice, double de Cynthia Fleury, venue nous parler de son livre. Bientôt, elle sera interviewée par une journaliste, Laure Calamy, personnalité expansive et solaire à l’inverse de celle de l’auteur, peu bavarde, introvertie et secrète, incarnée par Adjani. Ces deux-là, comme le soleil et la nuit, vont s’affronter sur un plateau de télévision où l’autrice doit « vendre » en quelques minutes son livre. Le décor dessine de superbes escaliers emplis de livres, la lumière éblouit l’espace. Et progressivement, les deux femmes aussi dissemblables soient-elles, vont finir par s’apprivoiser, se comprendre et se jauger dans une expérience d’escalade en plein air.

Philosophie et autodérision

La réussite du spectacle tient avant tout au choix et au talent des comédiennes qui lisent le texte de manière vibrante. Isabelle Adjani farouche et sur la réserve, est plus vraie que nature dans le rôle de l’autrice qui cherche ses mots et son courage, peine à s’exprimer simplement et cite un philosophe, Nietszche, Bergson, Jankelevitch ou Cioran toutes les deux minutes. La star est frémissante et sur le fil, comme l’est la démonstration sensible de Cynthia Fleury, qui part de son expérience, l’impuissance d’agir face au réel, la douleur paralysante, pour évoquer les maux de nos sociétés et nous fournir quelques armes pour retrouver le courage de vivre sans se couper du monde. « Première règle : pour reprendre courage, il faut déjà cesser de chuter. Deuxième règle : il faut accepter de prendre son temps. Troisième règle : il faut chercher la force là où elle se trouve. Quatrième règle : faire face à la vulgarité du monde. Tenir. Sourire. Se tenir prêt. » Le programme ainsi exposé se heurte à une violence et à une démesure de plus en plus criantes du monde actuel, dans ses dérives politiques, bellicistes, climatiques et économiques. Face au chaos du monde nous sombrons dans l’impuissance, la sidération, voire dans la dépression. 

Le comique de Laure Calamy en journaliste tout terrain

Dans le rôle de la journaliste télé, qui négocie son poste en multipliant les faux semblants et les compromis, Laure Calamy est solaire, explosive, drôle, en apportant la contradiction, à la manière de Socrate, à l’autrice. Tout dans son jargon télévisuel est factice et outrancier, mais en même temps elle perce les contradictions de l’autrice, sa rigidité morale, son exigence impossible et sa misanthropie. Et finalement, nous allons nous apercevoir que ces deux-là partagent plus d’une expérience en commun. Et c’est ce lien commun qui fait sens dans le spectacle, dans l’opposition et la synergie de deux belles actrices, pour tricoter ensemble le tissu du courage qui nous manque tant. La journaliste apprend à l’autrice à se confronter à ses propres démons lors d’une mémorable expérience d’escalade en plein air, et l’autrice révèle à la journaliste son potentiel littéraire et sa capacité à dire les choses. Pour faire face à la dégradation de nos démocraties, nous devons façonner collectivement une morale du courage qui ne soit pas liée à une performance, mais peut-être à la faculté de se tenir debout ensemble. L’enthousiasme du public lors de la première représentation augure déjà le succès d’un spectacle qui va pouvoir se prolonger et se reprendre encore longtemps, avec d’autres comédiennes.

Hélène Kuttner 

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