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La Locandiera : un désir de femme libre à la Comédie Française

Hélène Kuttner 8 novembre 2018
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© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Dans une mise en scène épurée et une langue dénuée d’artifices, Alain Françon met en scène l’un des chefs d’oeuvre de l’Italien Goldoni avec les comédiens du Français. La maîtresse femme Mirandolina en devient une femme contemporaine en lutte contre un vieux monde machiste. Lumineux.

Un brûlant désir de liberté

C’est l’un des chefs d’oeuvre du théâtre italien qui est actuellement présenté au Français et on se pince encore pour en saisir toute l’âpreté du propos et de la critique sociale. Représentée pour la première fois en 1753, les personnages de la pièce sont certes tous empruntés à des modèles de personnages de la commedia dell’arte, mais celui de Mirandolina, la « belle hôtesse », n’apparait pas seulement comme une maligne commerçante qui souhaite se venger des importuns, en cultivant sa séduction. Dans la mise en scène d’Alain Françon, qui a débarrassé l’espace de tout folklore, de toute fantaisie vénitienne de l’époque, l’auberge de Mirandolina apparaît sous forme de pièces vides, de murs et de fenêtres aux couleurs douces, chaudes, qui donnent sur un extérieur aux toits dessinés (décor de Jacques Gabel). Ce royaume en mutation, c’est celui de la jeune Mirandolina, orpheline et détentrice d’un héritage paternel, à laquelle Florence Viala prête une grâce à la fois ferme et désabusée, un brin mélancolique.

© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Soif de revanche sociale

La belle jeune femme est courtisée par trois prétendants à la fois. Le Comte d’Albafiorita, joué de manière truculente par Hervé Pierre, qui étale sa richesse en la couvrant de bijoux, est en concurrence directe avec le Marquis de Forlipopoli (Michel Vuillermoz) qui fanfaronne tant qu’il le peut son titre et son rang social, sans avoir le premier sou à offrir. Ces deux nobles rivalisent de ridicule en faisant mousser leurs ego comme des coqs de basse-cour, alors que le troisième prétendant, le valet Fabrizio, joué par Laurent Stocker, compte les points avec le dépit d’un vrai amoureux qui voit ses chances s’amenuiser face à des rivaux de la haute société. Arrive un quatrième larron, le Chevalier de Ripaffrata (Stéphane Varupenne), un misogyne qui se défie des femmes et se fait un devoir de les ignorer en les méprisant ouvertement. On aura noté au passage la perfide moquerie de l’auteur à l’égard des noms ronflants et répétitifs des nobles vénitiens qui s’accrochent au pouvoir et à l’argent. Mirandolina, qui caractérise dans cette pièce la bourgeoisie montante, ne se satisfait d’aucun d’eux et voudra conquérir celui qui la méprise pour gagner un combat de sexe.

© Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Des caractères bien trempés

L’interprétation de Florence Viala dans le rôle-titre est loin des coquettes perfides et revanchardes que l’on retrouve souvent dans la pièce. Son jeu est presque emprunt d’une sagesse populaire, une sorte de connaissance extra-lucide des hommes pour ne pas s’en laisser compter et s’en tirer au meilleur prix. Elle reste piquante et ironique, tandis qu’à contrario les deux comédiennes Ortensia (Françoise Gillard ou Clotilde de Bayser) et Dejanira (Coraly Zahonero) en font des tonnes dans la séduction en imitant le grand monde. Noam Morgensztern est irrésistible en valet du chevalier, cabotinant tel un chat étonné de la transformation amoureuse de son maître avec oeillades au public. C’est dans cette finesse, dans cette intelligence du texte que réside la réussite du spectacle qui inscrit ces personnages dans une transformation totale, passant de l’ancien monde au monde moderne. La séduisante aubergiste brouille les pistes et les conventions de sexe et de classe, tout en conservant au final son statut social. Et après avoir fait tourner bien des têtes !

Hélène Kuttner

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