“Le Cid” brûlant de Denis Podalydès au Théâtre de la Porte Saint-Martin
© Jean-Louis Fernandez
La pièce la plus connue de Pierre Corneille, “Le Cid”, fait un heureux retour au Théâtre de la Porte Saint-Martin, avec dans le rôle titre Benjamin Lavernhe, entouré des comédiens de la Comédie Française. Dans des costumes somptueux de Christian Lacroix et l’atmosphère de la Reconquista espagnole du XIe siècle, le dilemme cornélien de Chimène, qui doit choisir entre son amoureux Rodrigue et la mémoire endeuillée de son père, se pare d’un brûlant et jaillissant éclat.
Le poids de l’honneur
“Rodrigue, as-tu du cœur ?” demande le vieux Don Diègue à son fils Rodrigue, testant le courage et l’héroïsme de sa progéniture, alors qu’il a reçu un soufflet de son concurrent à la cour, Dom Gomès, plus jeune que lui, mais jaloux de sa promotion. On a tous lu et appris à l’école ces échanges cinglants entre deux vieux guerriers qui se disputent les faveurs du roi, cette demande impérieuse d’un vieux père qui demande à son jeune fils de le venger par le sang. “Œil pour œil, dent pour dent” nous dit la Bible, une épée pour un soufflet répond Corneille, s’inspirant des Enfances du Cid de Guillén de Castro et du personnage de Matamore, ce héros espagnol flamboyant légendaire qui devait délivrer l’Espagne de l’invasion des Mores au XVIIe siècle. Denis Podalydès s’est gardé de toute transposition contemporaine. Avec son complice scénographe Eric Ruf, il conserve l’immense espace de la cage de scène, entourée de hauts murs et traversée par des Moucharabieh, cloison de bois ajourée et diffusant les flux d’air et de lumières, témoignages de l’invasion arabe. Les lumières de Christian Couderc sculptent ce espace en demi teinte, chrétien et oriental, où va se jouer la plus incroyable des histoires.

© Jean-Louis Fernandez
La force du verbe
Du livre à la scène, du papier au plateau, ces personnages, que l’on croit connaître depuis très longtemps, prennent soudain une vie nouvelle, une vigueur ardente et sauvage qu’on ne leur connaissait pas. Mis en scène avec une simplicité assez radicale, l’intrigue semble renaître grâce au talent des acteurs qui vont vibrer les alexandrins, comme si tout rejaillissait de nouveau. Et c’est la force du texte, d’une logique et d’une passion torride, de Corneille, qui fut juriste avant d’être poète, qui prend feu littéralement par la bouche et le corps des acteurs. Christian Gonon, Don Gomès, hiératique héros à la gestuelle japonisante, semble terrasser tout le monde d’une morgue insolente. Didier Sandre, orgueilleux et pitoyable Don Diègue, s’obstine dans une morale d’un autre siècle, pétrie d’ “honneur et de devoir”, en faisant fi du choix féminin de son fils. Jennifer Decker, qui joue magnifiquement l’Infante, sacrifie avec superbe son amour torride pour Rodrigue, qui n’est “que” chevalier, et Bakary Sangaré joue un roi Don Fernand d’une ironie et d’une drôlerie surprenante, rappelant aux spectateurs que la pièce est une “tragi-comédie”, ce qu’on avait eu tendance à oublier.

© Jean-Louis Fernandez
Une Chimène impériale
Ils sont tous superbes, ces comédiens qui se glissent dans ces costumes parfaits, sans fioritures, projetant avec énergie des alexandrins sublimes de beauté et de rigueur. Marie Oppert, éclatante Elvire, Danielle Lebrun en gouvernante protectrice, Clément Bresson en Dom Sanche valeureux, mais pas dupe. Mais le couple Benjamin Lavernhe/Suliane Brahim se révèle épatant, tant les deux acteurs se livrent avec une générosité, un engagement qui n’ont d’égale que leur sincérité. Le premier, dans le rôle du Cid, car il traverse la pièce avec son visage halluciné, chevauchant sur des montages russes, le visage long d’un portrait de Gréco, le corps d’un acrobate ou d’un Arlequin, blanc comme neige. Il est le valeureux héros qui réagit autant qu’il agit, devant son père ou devant sa fiancée, à qui il offre par deux fois sa tête ! Elle exige sa mort, parce qu’il a tué son père ? Il obéit, et se livre à sa dulcinée avec une passion chevillée au coeur, semblable à celle, guidée par le devoir, qui le conduit sur les champs de bataille des Mores, dont il ne fait qu’une bouchée. La fameuse tirade du combat, qui le fait devenir réellement un Matamore (“Nous partîmes cinq-cents ; mais par un prompt renfort/ Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port”) est d’ailleurs remarquablement mise en scène avec deux tambours, que l’acteur frappe avec dextérité, tandis qu’il paraît immense et irradiant sur un cheval céleste. Face à lui, la Chimène de Suliane Brahim reprend les rênes de sa vengeance et de son inflexibilité. Elle est l’Antigone de la pièce, éprise comme une folle d’une justice inaliénable, ne cessant de réclamer la tête de son amant, alors qu’elle crève d’amour pour lui. Passionaria tragique, amoureuse fatale, la comédienne fait preuve d’un engagement remarquable, et démontre une nouvelle fois la puissance de l’argumentation de cette jeune fille qui, par les détours d’une rationalité folle, fait finalement valser tous les hommes autour d’elle ! C’est magnifique.

© Jean-Louis Fernandez
Hélène Kuttner
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