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“Le Faiseur de théâtre” : André Marcon sublime interprète de Thomas Bernhard

Hélène Kuttner 27 janvier 2019
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©Fabien Cavacas

Toute sa vie, l’écrivain autrichien Thomas Bernhard a vitupéré contre la société qui l’entourait, l’hypocrisie de ses congénères et le nazisme qui gangrenait son pays, sans pourtant jamais vouloir le quitter. La musique, le théâtre, les notes et les mots étaient ses passions, les comédiens ses dadas. Dans ce quasi-monologue torrentiel et violent, il donne la parole à un comédien démiurge dont André Marcon se fait l’interprète magnifique.

La solitude des acteurs

© Fabien Cavacas

Dans aucune autre pièce, à part Minetti, Thomas Bernhard n’a autant évoqué le statut des comédiens que dans Le Faiseur de théâtre. Bruscon, qui écume depuis quelques années les scènes des provinces d’Autriche, est de ceux-là. Quand il débarque dans la salle des fêtes d’une petite ville de campagne avec sa femme et son fils, des malles d’accessoires et de masques, costumes et maquillage, c’est pour présenter son grand œuvre, La Roue de l’Histoire, une épopée shakespearienne qui détonne dans cette petite bourgade qui sent le saucisson de cochon et la bière. Mais qu’importe ! Sa femme ne cesse de tousser et elle le fait sûrement exprès, son fils est maladroit comme un âne et sa fille muette ne sait comment se tenir. Pire, l’aubergiste n’a pas préparé les éclairages de la salle et le noir exigé par l’artiste ne peut se faire dans la salle en raison des consignes de sécurité exigées par les pompiers. Bref, tout va de travers, et le bonhomme grogne, vitupère, incendie le monde entier qui tournicote autour de lui sans broncher.

Un hymne au théâtre et à la vie

© Fabien Cavacas

Derrière ces infinies récriminations, ces ratiocinations ridicules et souvent hilarantes, car grotesques, se dissimule – à peine – un immense amour de la vie et du théâtre, et c’est ce qui fait le sel du spectacle. André Marcon, comédien à la présence lumineuse, donne au personnage toute son ambiguïté, odieux et drôle, misogyne et philosophe, méchant et fourbe. D’une exigence folle, d’une fantaisie enfantine, il est l’artiste dans son égocentrisme le plus absolu, dans sa passion la plus brûlante pour l’art, l’éthique de la représentation et la convention de la scène. Abattons les masques avant que de les mettre, semble-t-il nous avertir. Et la scène, telle que l’acteur la prend face public, est bien le lieu où l’on pourra tout dire. Le metteur en scène Christophe Perton a conçu un décor à l’identique du beau Théâtre Déjazet, avec ses coursives rouge et or et ses chandeliers, comme un prolongement de la salle. Éric Caruso campe avec beaucoup de grâce l’aubergiste malmené par le maître, Agathe L’Huillier est sa fille et Jules Pelissier son fils acrobate et lunaire, tous volant autour du maestro et respectant ses moindres ordres. Un spectacle puissant et intense.

Hélène Kuttner

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