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« L’Ecole des femmes » à l’Odéon : Arnolphe à bicyclette

Hélène Kuttner 17 novembre 2018
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© Elizabeth Carecchio

A l’Odéon, Stéphane Braunschweig présente la pièce de Molière dans une salle de gym, avec vélos statiques et tests d’efforts. Claude Duparfait à trouvé en Arnolphe un frère qu’il incarne avec un humour proche de la folie et Suzanne Aubert est une Lolita mise sous verre. La pièce est magnifiquement servie ainsi.

Une vision décapante 

On n’a pas l’habitude de voir un Arnolphe en short de sport, suant de tous ses muscles aguerris par l’exercice en pédalant sur un vélo de salle de fitness, et confiant à son ami Chrysalde sa hantise des maris cocus et ses directives pour mener de front l’éducation de sa future épouse, qu’il a choisie quand elle avait 4 ans ! Les alexandrins dits à bicyclette, par la voix haut perchée de Claude Duparfait et ses yeux rieurs, sont un régal de malice et d’énormité réunies. Durant les presque deux heures de la représentation, on ne se lassera pas de cette partition immense, de ce rôle omniprésent et de l’image qu’en donne le comédien, nous offrant la subtilité complexe et puissante de Molière, peintre des hommes.

© Elizabeth Carecchio

Un désir de possession

Loin de la vision poussiéreuse d’un Arnolphe vieillot et stupide, vieux garçon déçu de tout et saisi du désir d’éduquer une jeune fille dont il fera son épouse, Stéphane Braunschweig et son complice Claude Duparfait dessinent un cadre dynamique en costume cravate, soignant sa silhouette et son image, et surtout gonflé à bloc de certitudes et de clichés sur les hommes et les femmes qu’il débite comme du saucisson, se gaussant d’un savoir supérieur qui n’est en réalité que le reflet de sa peur du monde, de sa peur des femmes, et de son obsession du sexe qu’il n’assouvit pas. Molière, quand il écrit sa pièce, vient d’épouser Armande Béjart, la fille ou soeur de Madeleine qui était sa maîtresse. Armande était une jeune comédienne, très courtisée, et que Molière, fort jaloux, surveillait de près. Et c’est en cela que la pièce, dans cette mise en scène, parait particulièrement actuelle. A travers cet Arnolphe au corps mince et musclé, à la barbe poivre et sel, nous apparait un homme frustré, saisi du désir de dominer, avide de pouvoir et de possession.

© Simon Gosselin

Lolita mise sous verre

En fond de scène, la maison d’Agnès, gardée par un couple de paysans qui se comportent comme des cerbères aux ordres du maître (formidables Laurent Caron et Ana Rodriguez). C’est un rectangle de verre à travers lequel Arnolphe espionne. Le jeune Horace, trop beau et trop naïf (Glenn Marausse) aura déjà conquis le coeur d’Agnès, pas farouche dans l’apprentissage de l’amour. Et c’est ainsi que le tragique du personnage d’Arnolphe, saisi d’une folie violente, se double de la farce à l’italienne du mari trompé. Le comique le plus gras, le plus attendu, mêlé au tragique d’un homme pris à son propre piège de domination. En short et chemisette blanche ouverte, Suzanne Aubert a tout de la Lolita de Nabokov, innocence et perversité à la limite de la conscience. Allongée sur son lit, des ciseaux à la main, avec ses jambes graciles qui se balancent, elle aurait même pu tuer le fameux « petit chat ». On n’en saura pas plus, mais cette Agnès-là est vivante, vibrante comme une adolescente actuelle, avide de vie, de désir et de surprises. Sans le portable, sans internet, elle a « flashé » sur le premier jeune garçon sans comprendre qu’ Arnolphe passerait du rôle du père à celui de mari. On la comprend !

Hélène Kuttner

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