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    “L’ordre du jour” : la comédie terrifiante et grotesque du pouvoir totalitaire

    Hélène Kuttner 7 avril 2026
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    @Christophe-Raynaud-de-Lage.

    Au Théâtre du Vieux-Colombier, le metteur en scène Jean Bellorini adapte et met en scène le formidable récit historique d’Eric Vuillard « L’Ordre du jour », Prix Goncourt 2017. De la première réunion secrète organisée par Gœring pour demander aux plus gros industriels allemands de financer la campagne électorale des nazis, jusqu’à l’annexion de l’Autriche, avec des ratés en raison de blindés accidentés, la grande histoire s’écrit avec des coups de bluff, des effets d’annonces et un silence assourdissant face aux mensonges d’Etat. Quatre acteurs remarquables interprètent cette faune monstrueuse à la manière d’un cabaret berlinois. Magnifique.

    @Christophe-Raynaud-de-Lage.

    L’Histoire est un spectacle

    Quel beau travail dramaturgique ont accompli Jean Bellorini et les quatre comédiens de la Comédie Française, Julie Sicard, Laurent Stocker, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty ! Adaptant le récit brillant et ciselé d’Eric Vuillard, qui fragmente à la manière d’un thriller sidérant l’élaboration progressive du pouvoir totalitaire nazi depuis ses prémisses en 1933, en passant par l’annexion de l’Autriche en 1938, jusqu’au procès de Nuremberg en 1946 et le jugement des protagonistes, Jean Bellorini et ses interprètes ont travaillé le texte par fragments, comme une partition musicale qu’ils interprètent comme des musiciens, qui disent, clament, téléphonent, ou chantent le texte. Tantôt avec des masques extraordinaires, munis de visages énormes pour camper Gœring ou Hitler, sur leurs corps ridiculement fluets, engoncés dans leurs costumes cravates, tantôt avec des masques déformants, pour jouer le minable chancelier autrichien Schuschnigg, en anorak rouge pétant, s’extrayant d’un séjour au ski, avec ses Moon Boots, pour atterrir dans la nuit noire tout droit dans le bureau d’Adolf Hitler qui le ridiculise comme un vassal. Ou l’ambassadeur allemand Ribbentrop, qui se lance comme une pipelette mondaine dans une leçon sur le tennis devant l’Anglais Chamberlain agacé, tandis que les troupes allemandes marchent sur Vienne.

    @Christophe-Raynaud-de-Lage.

    Coup de bluff

    Devant un grand miroir qui reflète les spectateurs, les comédiens sont des clowns effrayants ou burlesques, cyniques, tristes ou joviaux, qui nous embarquent dans une histoire connue d’avance, mais qui en détaille ses détours sataniques. « Les plus grandes catastrophes s’annoncent à petits pas » écrit l’auteur, et ce sont ces petits pas, ces réunions mondaines et médiocres, ces rendez-vous en forme de guet-apens, que le spectacle nous conte en démultipliant avec brio les techniques de mise en scène, alternant le discours et le récit que les acteurs, sous des personnages différents, changeant de perruque et de costume, manient à la perfection. Notamment, avec cet étalage de paires de chaussures, au nombre de 24, comme les 24 industriels qui constituèrent selon une entente cordiale, nourrie par un antisémitisme farouche, la véritable banque de l’Allemagne, fournissant le métal de tout l’armement tels Krupp et Siemens, les voitures et les tanks, Opel, mais aussi Allianz, Bayer, IG Farben, qui non contents de participer activement à l’effort de guerre, utiliseront aussi un lot de déportés, dans chaque camp de concentration, pour les faire travailler dans leurs usines, malgré une durée de vie moyenne de trois mois.

    @Christophe-Raynaud-de-Lage.

    Politique d’apaisement

    Nous, spectateurs, regardons et écoutons ce cirque fantastique et terrifiant, à grands coups de grimaces et de gestes théâtraux, comme dans le film Le Dictateur de Chaplin. Souvent comiques, ou tragiques, d’un humour noir et grinçant, les scènes nous conduisent inexorablement vers un totalitarisme de bon aloi, largement consenti dans un apaisement général, et qui nous mène tranquillement vers la catastrophe. Baptiste Chabauty, musicien et chanteur accompli, accompagne l’histoire avec une composition scénique épatante, signée de lui et de Sébastien Trouvé. Laurent Stocker, Julie Sicard et Jérémy Lopez, visages poudrés et maquillages à la Tim Burton, donnent corps et âme au texte qu’ils incarnent avec un engagement physique expressionniste, comme dans les cabarets berlinois des années 20, avec l’ardeur pédagogique des pièces de Bertolt Brecht. Le pouvoir puissant du théâtre ici, porté de tels interprètes, se double de la force terrible des mots, de la fabuleuse maîtrise de l’Histoire qui nous est ici racontée avec humour, causticité et poésie par Eric Vuillard. Et l’on se pince parfois pour se demander si l’on est en 1938 ou en 2026, avec cette lancinante musique, sirupeuse et apaisante, qui semble déjà annoncer la menace totalitaire. Est-ce bien du théâtre ?

    Hélène Kuttner 

     

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