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“Lorsque l’enfant paraît” : un jeu de massacre réjouissant à la Michodière

Hélène Kuttner 29 septembre 2022
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© Marcel Hartmann

Michel Fau retrouve la merveilleuse Catherine Frot, qu’il avait dirigée dans “Fleur de Cactus” il y a quelques années, dans l’un des plus gros succès d’André Roussin, créé avec Gaby Morlay en 1951. Un délicieux jeu de massacre qui fait d’une femme et de son mari ministre les dindons d’une farce malgré eux, alors que leurs grands enfants sont déjà d’un autre siècle. Un rôle fait sur mesure pour Catherine Frot, royale, et Michel Fau, ministre non intègre.

Un enfant à retardement 

© Marcel Hartmann

Quand Olympe Jacquet, la sage épouse de Monsieur le Sous-Secrétaire d’État à la Famille, le sénateur Charles Jacquet, annonce à sa fille Annie qu’elle est enceinte, elle manque de s’évanouir. Vingt et un ans, l’âge d’Annie, sans rien qui arrive et voilà qu’à un âge déjà avancé, Olympe réalise ce qu’elle n’arrive toujours pas à croire : elle attend un enfant. Comment a-t-elle pu en arriver là ? Reste à l’annoncer à son mari qui vient de faire voter, à grand renfort de publicité au Sénat, une loi interdisant les maisons closes et punissant les délits de prostitution et une autre pénalisant toute tentative d’avortement, à une époque, quelques années après la seconde Guerre mondiale, où il fallait repeupler la France ! Naturellement, dans le salon bourgeois au rouge rutilant, aux velours cramoisis et aux meubles soigneusement lustrés par la femme de chambre, on évoque la morale, la messe du dimanche à 11h15, et les manières choquantes des jeunes gens délurés qui vont valser les étiquettes. Charles Jacquet, horrifié par ce projet de naissance qui risque de perturber sa campagne électorale, apprend presqu’en même temps que son fils Georges, un doux rêveur, a une aventure avec sa secrétaire Natacha qui attend un enfant de lui. Et que sa fille, tout juste fiancée, a déjà fauté avec son futur époux alors que le mariage est prévu bien plus tard. Tout fout le camp, et il faudra donc songer à envisager un acte qu’il combattait encore cet après midi avec une fureur de Tartuffe, un avortement !

Il n’y a plus de morale

© Marcel Hartmann

À l’heure où les conservatismes de tous bords refont surface partout dans le monde pour interdire et pénaliser l’avortement, au nom de la religion et la morale, André Roussin s’amuse à torpiller l’étroitesse des conventions bourgeoises de la société française des années 1950, arcboutée sur les valeurs de la famille, de la morale et de la religion alors que les hommes mariés, derrière le rideau de la rigueur, s’en donnaient à coeur joie dans la bagatelle. Il faudra attendre les années 1970 pour qu’enfin les moeurs évoluent avec le droit à la contraception et à la dépénalisation de l’avortement. Mais pour l’heure, Olympe ne peut envisager un tel acte ni prononcer son nom, et Catherine Frot, absolument magistrale dans ce rôle de Sainte Nitouche, assure à ce personnage, sanglé dans des robes éclatantes, une candeur et un ridicule aussi frais qu’irrésistibles. À ses côtés, Michel Fau, rondeur et roublardise de sénateur, redouble d’orgueil et de misogynie, affichant un mépris de classe pour la gente féminine. Mépris que sa femme affiche pour les classes ouvrières, jugées inférieures et immorales, et que la classe bourgeoise se doit d’élever.

Clichés et faux-semblants

© Marcel Hartmann

Si leur fille Annie, campée par Agathe Bonitzer, tend à reproduire ce snobisme de classe, malgré une arrogance de jeune héritière libérée, Georges, épatant Quentin Dolmaire, traverse la pièce en feu follet libertaire, avec une fantaisie et une énergie qui annoncent les années twist.  Mais la force de ce spectacle est la mise en scène de Michel Fau qui semble laisser aux acteurs la liberté de s’épanouir dans chacun de leur personnage. Hélène Babu, qu’on a toujours plaisir à retrouver, campe ici une mystérieuse amante qui tente de placer auprès de Charles leur fils non reconnu. Maxime Lombard est épatant en grand père plus moderne que son fils, clairvoyant et malin comme un singe. Les énormités, les clichés, les quiproquos et les calembours fusent avec une clarté et une évidence réjouissantes. On rit, on s’étonne, pour des choses qui encore aujourd’hui sont un sujet de discussion, malgré la poussière des années qui ont passé. Catherine Frot, indémodable actrice, nous embarque par son talent et la puissance de son incarnation, à croire à l’impossible et à s’émouvoir avec elle.

Hélène Kuttner

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