0 Shares 1388 Views

Orphée et Eurydice, duo d’amour fatal à Garnier

©Jonathan-Kellerman-ONP

Pour les adieux sur scène de la Danseuse Étoile Marie-Agnès Gillot, star sculpturale du corps de ballet, l’Opéra de Paris remet à l’affiche l’une des premières chorégraphies de Pina Bausch. Les danseurs ici sont doublés par des chanteurs et le magnifique opéra de Gluck en est transfiguré. Un superbe spectacle.

Quand la danse se double du chant

© Jonathan-Kellerman-ONP

Créé en 1975 et entré au répertoire de l’Opéra de Paris en 2005, le joyau musical de Gluck décrit le voyage d’Orphée qui remonte Eurydice des enfers pour tenter de la ramener à la vie et à l’amour. Peine perdue ici, car Eurydice dans cette version refuse de le suivre et il en meurt. C’est un opéra dansé totalement empreint de souffrance et de déchirures que propose la chorégraphe allemande, en faisant du héros Orphée un double de nous-mêmes, tiraillé constamment entre la vie et la mort, tentant de recoller les impossibles morceaux d’une mélancolie funeste, d’un idéal amoureux. En quatre tableaux, le deuil, la violence, la paix et la mort, il nous plonge dans les états d’une conscience intérieure plus que dans le mythe grec, mais c’est ce qui nous bouleverse.

Les derniers pas de l’Étoile

© Jonathan-Kellerman-ONP

Dans un premier tableau, envahi de danseuses ployées comme des joncs et voilées de longues robes noires transparentes, la touche de style de Pina, Marie-Agnès Gillot, tout de blanc vêtue comme une éternelle fiancée, un bouquet de roses rouges à la main, surplombe la scène, immobile et droite comme une morte dans son linceul. Saisissant tableau en noir, blanc et rouge, qui exprime dès l’entrée la douleur de la séparation des deux amants et de la mort. Ce n’est que dans le troisième tableau qu’Eurydice réapparaîtra, tout en douleur retenue, déchirante de souffrance et de désespoir, pour dire l’impossible avenir. Stéphane Bullion est cet Orphée christique, chair blanche d’un corps fragile et tout en muscle, visage d’une finesse Renaissance, qui se débat face à d’impossibles obstacles. Muriel Zusperreguy danse Amour, la face solaire du mythe, qui tente de réconcilier les amants.

Un combat désespéré et magnifique

© Jonathan-Kellerman-ONP

Rien de plus beau que ce combat amoureux qui met en jeu un idéal impossible. Déployant toutes les nuances de son art, Pina Bausch emprunte au classique ses arabesques et ses arrondis de bras avant de casser cette harmonieuse volupté par une géométrie violente, notamment dans le deuxième tableau où des jardiniers en tablier de cuir figurent le Cerbère à trois têtes au milieu des Furies. Soutenues par l’excellent Balthasar-Neumann-Chor & Ensemble, orchestre et chœur, trois chanteuses, Agata Schmidt (Orphée), Yun Jung Choi (Eurydice) et Chiara Skerath (Amour) doublent sur scène les danseurs, ombres de leur conscience, dans un perpétuel et saisissant corps à corps. Violent et sensuel, d’une esthétique radicale et bouleversante et dans une constante alternance de tradition et de modernité, le spectacle est d’une sidérante beauté, d’une totale émotion.

Hélène Kuttner

Articles liés

« Xenolith » – Diversité de l’art contemporain japonais – Galerie LJ
Agenda
16 vues
Agenda
16 vues

« Xenolith » – Diversité de l’art contemporain japonais – Galerie LJ

La Galerie LJ est heureuse de retrouver pour la 2e année consécutive Matt Wagner (Hellion Gallery, Portland) comme commissaire de son exposition estivale. Après l’été 2017 consacré au Mexique, Matt Wagner propose pour cet été 2018 un focus sur la scène contemporaine japonaise. Les 8 artistes exposés reflètent la vitalité et la diversité des médiums, […]

Portrait de l’artiste Don Mateo par Stéphanie Lemoine
Art
553 vues
Art
553 vues

Portrait de l’artiste Don Mateo par Stéphanie Lemoine

« Tu ne viens pas ici par hasard », prévient d’emblée Don Mateo. La presqu’île de Thau, quartier populaire de Sète, est ce qu’on appelle pudiquement un quartier sensible. Cela sied bien, justement, à la sensibilité de l’artiste, qui joue sa pratique dans la rencontre et le dialogue avec les passants. Au printemps dernier, il était venu […]

« Le triomphe de l’amour aux Bouffes du Nord »
Spectacle
283 vues
Spectacle
283 vues

« Le triomphe de l’amour aux Bouffes du Nord »

Sur un plateau bucolique, Le triomphe de l’amour révèle en réalité les échecs cuisants de l’amour dès lors qu’il se pare de masques et de tricheries. Cette comédie entre soupir désabusé et rire franc plonge le public dans un marivaudage classique. En ouverture de la pièce, le contexte et l’intrigue sont exposés longuement par le […]