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    “Satyagraha” : une création très réussie de Philip Glass à Garnier

    Hélène Kuttner 12 avril 2026
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    ©Yonathan_Kellerman___OnP

    Au Palais Garnier, les chorégraphes Bobbi Jene Smith et Or Schraiber mettent en scène pour la première fois à Paris cette oeuvre du compositeur américain Philip Glass, composée en 1980. Alliant des chanteurs et des choeurs puissants à un groupe de danseurs qui obéissent à une chorégraphie épurée, dirigés dans la fosse d’orchestre par l’excellent chef Ingo Metzmacher, cette oeuvre hypnotique, qui prône en boucle les principes de non-violence du leader indien Gandhi, a totalement emporté le public lors de la première représentation.

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    Un mariage heureux

    En 1980, le compositeur américain Philip Glass, né en 1937, achève son opéra dédié à Gandhi, inspiré directement par les nombreux écrits que le jeune avocat londonien, installé dès 1893 en Afrique du Sud pour une vingtaine d’années, rédigea. Celui qui deviendra ensuite le leader de la paix et de la désobéissance civile en Inde avait théorisé dans Satyagraha le refus de la violence coloniale, par une attitude positive de non violence. Les satyagrahi, soldats de la non violence, y constituaient une armée qui s’opposait à la politique du gouvernement, ce qui peut s’apparenter aujourd’hui aux mouvements de désobéissance civile. Fruit de ses nombreux voyages en Inde dans les années 70 et de sa rencontre déterminante avec Ravi Shankar -célèbre joueur de sitar- cet opéra en trois actes, au livret de Constance De Jong écrit en sanskrit, nous fait traverser la vie et les combats de Gandhi. Délibérément dépourvu de cuivres, l’orchestre (cordes et vents) y déploie les ondes répétitives et lancinantes propres au compositeur, les décrochages harmoniques furtifs et la voluptueuse et languide série de leitmotiv qui se déclinent en cercles entêtants. Mais c’est bien la danse, ici, qui jaillit de cette immobilité lancinante, comme un corps organique propulsé d’une eau calme. Et c’est toute la réussite de ce spectacle choral qui nous enchante, alors que nous écoutons le sanskrit d’une oreille curieuse et qu’avec les yeux nous lisons la traduction. 

    Gandhi, Tolstoï, Martin Luther King et les autres

    ©Yonathan_Kellerman___OnP

    Où sont-ils ces leaders charismatiques de la la paix et de la non-violence, grands inspirateurs de Gandhi qui les cite à foison dans ses écrits ? Les chorégraphes Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, tous deux passés par la Batsheva Dance Company, les ont placés au balcon du premier étage d’un haut bâtiment informe et terne, qui ressemble étrangement au décor de Pina Bausch dans Kontakthof. Gandhi en blanc, Tolstoï avec sa longue barbe grise, Martin Luther King et Rabindranath Tagore regardent et écoutent attentivement ce qui se déroule sur leurs yeux comme des fantômes tutélaires qui veillent sur de justes causes. Les images sur scène sont saisissantes. Douze excellents danseurs incarnent les paroles en sanskrit et font vivre l’émotion, la peur et le ressentiment, que cette musique provoque. La foule des chœurs arrive comme une vague magistrale, parfaitement synchronisées par leur chef Ching-Lien Wu, hommes et femmes qui forment un pays entier, alors que le contre-ténor Anthony Roth-Constanzo, qui incarne cette idée de paix et de non violence, se tient immobile, fluet et fragile face à une armée de molosses casqués. D’une saisissante et immuable présence, doté d’une voix puissante, imperturbable, le chanteur, très inspiré, semble investi sur la scène d’une mission spirituelle. Seul contre tous, il représente l’idée même de la pacification contre l’injustice avec un engagement et une sincérité exceptionnels.

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    Beauté de la danse, souffle hypnotique de la musique

    Dès lors, le mariage entre la musique, les choeurs et la danse fonctionne parfaitement. À la première partie athlétique pour les danseurs, qui s’élancent dans des corps à corps d’une violence extrême, s’oppose une seconde partie d’une douceur lénifiante, avec des corps qui vrillent, se tordent, tournoient comme des toupies affolées, tutoyant la voute céleste, planant loin du sol, ou rampant comme des animaux, en réinventant une danse primale, antique, proche de celle d’Isadora Duncan au début du XX° siècle. Secoués par un premier acte qui oppose la violence du monde actuel -comment l’oublier ?- à la non violence, sidérés par ces corps à corps qui opposent les armes et la brutalité à l’immobilité du héros, nous sommes ensuite cueillis par l’hypnotique et délicieuse clairière d’une ronde de chanteurs et de danseurs qui tournoient à des rythmes variés, tandis que la musique enveloppe les corps de circonvolutions minimalistes, d’harmonies répétitives et entêtantes qui nous plongent en apnée. Les sopranos Ilanah Lobel-Torres et Olivia Boen s’intègrent parfaitement à ce dispositif créatif qui isole les voix, en les magnifiant ; Adriana Bignani Lesca, la mezzo Deepa Johnny, le ténor Nicky Spence et la basse française Nicolas Cavallier sont parfaitement à leur place, impulsant des forces antagonistes ou pacificatrices, tout comme les deux barytons Davóne Tines et Amin Ahangaran. L’excellent chef Ingo Metzmacher, grand spécialiste de la musique contemporaine, nous revient à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Paris avec une bienveillante et respectueuse dextérité, qui n’oublie jamais l’émotion et le lyrisme, en phase avec les musiciens. Un moment de grâce et d’étrangeté, providentielles actuellement.

    Hélène Kuttner 

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