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The Hidden Force, un mélo colonial saisissant d’Ivo van Hove

©Jan_Versweyveld

Le metteur en scène hollandais Ivo van Hove est l’invité du Théâtre de la Ville à la Villette pour l’adaptation magistrale d’un roman de Louis Couperus, La Force des ténèbres (1900), où un gouverneur colonial autoritaire et sûr de lui voit s’effondrer autour de lui, sur l’île de Java, en Indonésie, l’organisation d’un système de domination paternaliste. Des acteurs formidables donnent corps à des personnages suffocants, pris en étau entre la morale chrétienne et des forces inquiétantes. 

Un univers oppressant

C’est sur un immense plateau rectangulaire, strié de lattes de bois doré, que va se dérouler l’une des histoires les plus saisissantes. Sur cet espace nu, simplement cerné par un rideau d’écrans sur lesquels se jettent les vagues écumeuses d’une mer vigoureuse, la lumière éclaire chaleureusement les corps des acteurs qui apparaissent pieds nus, silhouettes caractérisées par leur rang social, administratif ou familial. La mousson, qui baigne l’Indonésie et l’île de Java durant 5 bons mois, dessine sur le bois une frontière entre l’extérieur et l’intérieur de la demeure luxueuse du gouverneur Otto van Oudjick, que l’acteur Gijs Scholten van Aschat incarne magistralement. Très peu de meubles mais simplement des objets symboliques, miroir, bougies, théière, coupe de riz, qui viennent remplir l’espace, et c’est une des réussites les plus marquantes de spectacle que de magnifier le corps des acteurs, qui apparaissent sur le plateau comme dans un rêve.

Musique narrative en direct

© Jan Versweyveld

Le musicien polyvalent Harry de Witt est sur le plateau, entouré d’instruments exotiques, percussions, cordes étranges, et piano à queue empoussiéré. C’est lui qui rythme le temps, les plaisirs et les souffrances des personnages, la tension de la chronologie et le suspense dramatique. C’est un magicien qui pulse les notes comme des respirations intimes, même inondé par les flots de pluie qui se déversent sur le plateau. Il y a là Léonie, la jeune épouse du gouverneur (Halina Reijn), séductrice en diable, corps débridé, qui courtise tous les hommes, y compris son beau-fils Théo, et le jeune métis Addy, qui n’est autre que le fiancé de sa belle-fille. Mingus Dagelet danse sur scène langoureusement, et sa sensualité perturbe toute la maisonnée. C’est dans cette atmosphère de perversité latente qu’Eva (magnifique Maria Kraakman), femme de devoir, mélomane dévouée, apparaît comme un pivot qui vacille lentement en perdant ses certitudes et le sens de sa vie.

Un monde qui bascule

© Jan Versweyveld

Tout le roman de Couperus décrit admirablement ce monde qui vacille sur son socle à la croisée des siècles, l’ambivalence des Hollandais, certains des bienfaits de la civilisation européenne, autoritairement paternalistes, mais surpris par la trahison des populations indiennes qui se révoltent avec leurs forces, celles de la magie et de l’occulte. Et la force du spectacle est justement de théâtraliser cette écriture précise, ce mélodrame sociologique et historique, en nourrissant les situations et les personnages d’une énergie dramatique intense. Chacun d’eux est d’une complexité profondément humaine, en particulier Otto, le personnage principal, qui ne supporte pas d’échapper à la rigueur de sa fonction et finit tout de même par perdre la tête. Et puis il y a aussi Si (Bart Bijnens), le fils bâtard, rejeté par son père car de sang-mêlé, dont la vengeance sera terrible. Tsunami météorologique, tsunami psychologique et social, la pression atmosphérique de la pièce est décidément d’une intensité équatoriale bouillonnante, parfois limite. Mais elle raconte l’histoire d’un basculement historique, en même temps qu’un mélodrame familial, qui touchent à l’universel.

Hélène Kuttner 

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