Artistikrezo

Vendredi
10 Février
  • Connexion
  • Créer un compte
    Registration
    *
    *
    *
    *
    *
    REGISTER_REQUIRED

Les enfants de Saturne : le manège mental d'Olivier Py

SAT_Amira_Casar_Nzim_BoudjenahDu 18 septembre au 24 octobre 2009

Les enfants de Saturne / Olivier Py

Ateliers Berthier / Théâtre de l'Odéon

© Alain Fonteray

 

« Si vous voulez voir un monde qui meurt, vous êtes aux premières loges ». Sur fond d’emphase eschatologique, Les Enfants de Saturne, la dernière création d’Olivier Py pour les Ateliers Berthier / Théâtre de l'Odéon, étreint sans réserve la noirceur d’un monde à l’agonie. Détaillant ses derniers soubresauts à l’appui d’un texte dont la fièvre lyrique est exaltée par un impressionnant travail de mise en scène, le dramaturge propose une véritable expérience théâtrale en totalisant notre champ de vision. Création indigeste ou monstre génial ? La prophétie radicale d’Olivier Py – son œuvre la plus sombre est certainement la plus lumineuse – porte une parole qui dévisage l’histoire pour mieux l’envisager autrement.

 

 

 

Au bord du monde, la scène
Au centre de la grande salle des Ateliers Berthier, des gradins mobiles virant à 360° tournent dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, comme pour remonter le temps et redresser ce bon vieux Chronos tout en fauchant au passage sa médiocre descendance. Désaxée du monde ordinaire, au centre de la temporalité tragique, la machine compte à rebours jusqu’à dérive du continent familial et extinction du vieux monde. La République ne verra plus le jour et l’Occident non plus. Sur scène, tout autour de nous, la lumière naturelle a déjà abdiqué, vaincue par l’artifice de néons simulant, au rythme de nos paupières, le battement des dernières heures d’un âge à l’agonie. Pendant 2h30 et jusqu’à délivrance, le spectateur pris à témoin assiste au terrible spectacle d’une tragédie où les hommes, ces damnés de la terre incapables d’enterrer leurs morts, apostrophent en vain des cieux que les dieux ont déjà désertés. « Nous n’appartenons qu’à ce qui vient » promet Nour à Virgile – poète qui sut traverser les enfers – , et ce qui vient est beau. De l’autre côté de la mer, voilà l’aurore qui se lève. Promesse, non d’un meilleur avenir, mais d’un autre commencement.

 

Un journal à l’article de la mort
Face à l’occident, l’histoire se couche, le monde s’éteint, la République se meurt : au crépuscule de sa vie, le vieux Saturne (Bruno Sermonne) doit passer la main et céder son empire. Dans un décor taillé dans l’étoffe du drame bourgeois, le patriarche, en une remontée acide, éructe l’absolu désamour et le profond mépris qu’il voue à sa médiocre descendance. Surplombant un bureau sinistre où les papiers s’entassent à la manière de cadavres, Saturne, seul juge à la tribune de la République, rejette tour à tour la candidature de ses trois enfants à la tête du journal. Le décret se redoublant d’une abdication collective, seul Ré, (Michel Fau), fils illégitime dont le sang fut mêlé à l’encre de la République le jour où sa main droite – la meilleure – fut prise dans l’engrenage familial, est jugé digne héritier du legs de Saturne.

 

 

SAT_Fort_des_morts__Vestibule_chteau© Alain Fonteray

Tragédie cardinale
Un quart de tour plus tard, exposés au Sud, dans une chambre d’hôtel électrisée par un néon jetant sans complaisance une lumière crue sur le monstre incestueux, Paul (Nâzim Boudjenah) et Ans (Amira Casar), frère et sœur, fils et fille de Saturne, consument le lien filial sur le lit de leur passion contre-nature. Théâtre des plus sombres perversions, cabine exutoire où peuvent se déchaîner dans le sang, la violence, le bruit et la fureur, pulsions physiques et tortures mentales : la chambre à coucher. Ventre assouvissant tous les fantasmes du père et engloutissant tous les cauchemars du fils. En un Œdipe dégénéré, par deux fois inversé, l’amour maudit et malade de Simon (Philippe Girard) pour son enfant Virgile (Matthieu Dessertine) cherche désespérément une issue de secours. Doublure parfaite du garçon, le jeune Nour (Frédéric Giroutru) consentira à prostituer son corps pour honorer la dépouille de son père.

 

A l’Est, sur un air de piano à demie-queue, entre les ruines cendrées du royaume, Saturne aphasique et tétraplégique assiste sans voix à la chute de son empire. Seul interprète de sa volonté, Ré, manipulateur en proie au délire exégétique, est tout à la fois et tour à tour, le maître et l’esclave, réduisant le rapport de force à un manège télépathique dont le jeu tourne vite à la dialectique négative. Soleil noir, Ré ne verra pas venir l’éclipse du jeune Nour, renvoyant le drame à son poème.

 

Au nord, souffle entre les arbres nus l’air glacial du « repos éternel », la boutique de pompes funèbres masquant la forêt des morts. Désert au bord du monde où le fossoyeur pythique (Pierre Vial) monnaye sans scrupule les sépulcres à prix d’or, condamnant alors le jeune Nour à vendre son corps pour rendre son père à la terre.

 

 

EDS_Py_baleine© Alain Fonteray

Un monde sans mères
Dans cette pièce brassant les cavités de l’espèce humaine et s’épanouissant dans les eaux troubles de la souillure pour mieux gagner à dos de baleine blanche les rivages d’une terre vierge où l’aurore encore est signe d’un autre commencement, l’action dramatique, avide d’avenir, campe pourtant dans un monde sans mères. La première – femme de Saturne et mère des trois enfants – est déjà morte, l’autre – femme de Simon et mère de Virgile – vient de se suicider, et la dernière, Ans, avorte avant de périr à son tour. Cet effacement de la figure matrice sacrifiant a priori la possibilité d’une génération à venir, vouant alors l’histoire non à répétition mais à extinction, libère in fine l’horizon d’une nouvelle ère où tout serait à reprendre depuis le commencement. À l’origine de ce motif eschatologique exploité à la lumière du déclin de l’empire occidental dans le contre-champ métaphysique et mythologique de l’existence humaine, la volonté d’un dramaturge et metteur en scène qui ne craint pas de s’enfoncer dans la noirceur du monde pour en fouiller la lueur.

 

Fable de l’ineffable
N’hésitant pas à nommer l’innommable ou à montrer le monstrueux, l’homme de théâtre éclaire les régions souterraines où la lumière est sacrifiée à l’ombre. Dans ce rayonnement des profondeurs, le théâtre d’Olivier Py se fait laboratoire : sous l’effet d’une écriture alchimique et d’une mise en scène flamboyante, Les enfants de Saturne dérèglent le sens commun et bousculent la spirale de l’imagination, épuisant et repoussant tout à la fois les limites de l’audible et du visible. Aspirés par le cycle spectaculaire de la représentation, nous tournons à nous en étourdir autour de notre propre centre de gravité, une révolution dont la force tellurique nous jette comme au fond du monde. Vision aveugle des dernières convulsions d’un monde à l’agonie, la prophétie radicale et frontale d’Olivier Py « ne se dessine pas ailleurs que dans les mythes », là où les héritiers de l’histoire tragique, ivres de nostalgie, puisent dans les réserves du passé les ressources de leur avenir.

 

Que l’on crie au génie ou à l’infamie, on ne devra pas manquer de rendre justice à l’extraordinaire qualité du travail d’écriture et de mise en scène du nouveau directeur de l’Odéon dont l’ambition démesurément prométhéenne et l’exigence proprement philosophique imposent une permanente prise de risque désorientant les repères du théâtre formel tout en faisant honneur à sa tradition. On ne manquera pas non plus de saluer, outre l’évidence du talent singulier de chacun des comédiens appuyé par un solide travail de direction d’acteur, la remarquable poésie de la scénographie de Pierre-André Weitz.

 

Un manège spectaculaire dont la force de rotation et la puissance d’érudition nous donnent une formidable sensation de vertige même si on ne doute pas qu’il pourra par ailleurs donner à d’autres la nausée.

 

Nora Monnet

 

Texte & mise en scène / Olivier Py

Décor, costumes & maquillages / Pierre-André Weitz
Lumière / Olivier Py avec Bertrand Killy

Avec Nâzim Boudjenah, Amira Casar, Matthieu Dessertine, Mathieu Elfassi, Michel Fau, Philippe Girard, Frédéric Giroutru, Laurent Pigeonnat, Olivier Py, Bruno Sermonne, Pierre Vial (sociétaire de la Comédie-Française)

Durée : environ 2h30

Production Odéon Théâtre de l'Europe

 

Du 18 septembre au 24 octobre 2009

Du mardi au samedi à 20h

Plein Tarif : 32 € / Tarif réduit : 16 €
Plein Tarif exceptionnel tous les jeudis à 24 €

Information & Réservation au 01 44 85 40 40

 

Ateliers Berthier / Théâtre de l'Odéon

8 boulevard Berthier 75017 Paris

Métro : Porte de Clichy

www.theatre-odeon.fr

 
Autres articles à lire

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Inscription Newsletter

 * 
Please update your Flash Player to view content.

Recherche

  • image
  • image
  • image
  • image
newsletter
fluxrss-artistik.jpg
titre-actualites-theatre

La Vie chronique - Théâtre du Soleil

Du 8 au 19 février 2012 La CartoucherieLa Vie chronique se déroule simultanément au Danemark et dans d’autres pays d’Europe en 2031, après la... Read more..

Nuremberg, la fin de Goering - Vingtième Théâtre

Du 25 janvier au 10 mars 2012Vingtième ThéâtreÀ la fin de la deuxième guerre mondiale, les Alliés se retrouvent devant un épineux problème : que... Read more..

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne - Jean-Luc Lagarce - Théâtre des Déchargeurs

Du 14 février au 3 mars 2012J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne raconte l'histoire de cinq femmes qui ont passées des années... Read more..

Le Mec de la tombe d'à côté - Petit Montparnasse

Le mec de la tombe d A partir du 9 février 2012Ils sont voisins de cimetière. Elle vient régulièrement se recueillir sur la tombe de son mari, trop tôt enlevé par un... Read more..

Traîne pas trop sous la pluie… - Richard Bohringer - Théâtre d’Ivry

Les 3 et 4 avril 2012Un voyage au pays de la mémoire, un road-movie dédié à l’Afrique, aux amis, aux femmes, aux errances, aux révoltes. Tel un... Read more..

Ma Sagan - Théâtre Montmartre Galabru

À partir du 4 février 2012Par un montage habile de textes de Françoise Sagan, Prune Lichté nous fait revivre La Sagan que l'on aime par ses pensées... Read more..

Il faut je ne veux pas - Théâtre de l'Œuvre

Il faut je ne veux pas - Theatre de l A partir du 14 février 2012Un couple est réuni dans un appartement parisien en 1840. Un autre couple est réuni dans le même appartement en 2010. Une... Read more..

L’Hôtel des Roches Noires - Vingtième Théâtre

Du 18 janvier au 4 mars 2012 Trouville, 2012. Des âmes, prisonnières de leur ennui, hantent avec vivacité les murs d’un ancien hôtel au bout d’une... Read more..

Avenue Q - Bobino

Avenue Q - Bobino Du 7 février au 1er avril 2012Avenue Q présente en chansons la vie d’une communauté de voisinage hétéroclite où cohabitent personnages humains... Read more..

Faites l'amour avec un Belge - Petit Gymnase

Faites l A partir du 28 janvier 2011Cette comédie anti-crise qui a rencontré un véritable succès sur les routes de France depuis 2 ans, arrive enfin au Gymnase... Read more..



groupefacebook
titre-menu-derniers-articles-a-lire

Un fil à la patte - Feydeau - Comédie Française

Jusqu'au 18 juin 2011
Comédie Française

La mise en scène hilarante de Jérôme Deschamps décoiffe et ne manque pas d'audace. Le directeur de l'Opéra Comiq... Lire la suite...

Les Potobos - exposition urbaine engagée susceptible de récidive

Les potobos à Ledru Rollin

On a tous remarqué la laideur des nombreux poteaux qui tapissent nos trottoirs et ternissent la beauté des villes, qui réuni... Lire la suite...

Égisto - Opéra Comique

Jusqu'au 9 février 2012

L' Égisto mis en scène par Benjamin Lazar et Le Poème Harmonique dirigé par Vincent Dumestre est un manège enchanté et précieux,... Lire la suite...

Polisse - film de Maïwenn Le Besco

Sortie le 19 octobre 2011  

Après Pardonnez moi et Le Bal des actrices , la réalisatrice controversée Maïwenn Le Besco (sœur d'Isild et ex-femme de Luc Bes... Lire la suite...