Andrei Makine, La vie d’un homme inconnu
Un écrivain russe quinquagénaire exilé en France vit la fin d’un amour dans sa mansarde parisienne, et réalise également que sa notoriété n’est plus qu’un souvenir. Sa rupture avec Léa, jeune provinciale d’une vingtaine d’années, fait surgir chez ce poète hostile à la modernité une vague immense de nostalgie qui le pousse à partir à Saint-Pétersbourg retrouver son amour de jeunesse, guidé par le souvenir d’ “une silhouette tracée par le soleil d’automne sur la dorure des feuilles”. Un voyage qui va le mener au cœur de ce bouleversement que peut être, justement, la modernité pour un homme qui ne peut concevoir que l’on se désintéresse de Tchékhov ou que l’on puisse construire une œuvre en se référant à des choses abjectes telles qu’une “mer de salives qui se mélangent et font de nous une seule communauté de salives, une seule humanité humide et unie”.
Survient au cœur du récit une mise en abyme admirablement tressée, qui mêle deux vies avec une pudeur doublée d’une intensité étonnantes, et nous invite à vivre le blocus de Leningrad, durant la seconde guerre mondiale. Des retrouvailles avec la poésie, telle qu’elle est rarement exprimée aujourd’hui dans les romans, une poésie qui n’est ni mielleuse, ni dénaturée. Les thèmes abordés sont graves, poignants, violents parfois, et pourtant jamais au fil des pages l’œuvre ne perds cette impression de douceur qui la caractérise.
Loin d’être un pamphlet contre la période moderne, ce livre exprime quelque chose de beaucoup plus universel : des personnages marginaux, appartenant à un monde révolu par le souffle de l’Histoire, expriment tour à tour l’incompréhension et l’indulgence sur le temps qui transforme trop vite , et au-delà transcende une sagesse immense qui invite à ne pas perdre la mémoire de l’histoire, et à se souvenir qu’en tout homme ridé, vouté par le poids des ans, se cache une richesse hors du commun, un témoignage original et profondément humain que l’on ne peut trouver dans les ouvrages historiques. Ainsi, cette œuvre est doublée d’une réflexion individuelle sur la Russie d’hier et d’aujourd’hui, à travers des destins croisés d’hommes ordinaires, d’ “hommes inconnus”.
Une magnifique fable sur la rupture, sur toutes ces petites morts qui épuisent un être en même temps qu’elles le forge, sur l’amour, qui encore est abordé avec une simplicité et sens de la poésie qui étonnent : étonnement d’être encore capable d’être ému, en ce domaine, par des mots simples, alors que ce thème paraît avoir été usé et ne plus pouvoir être traité sans des prouesses d’originalité. Cette prouesse littéraire est l’une de celles dont on sent qu’elle est immortelle et intemporelle, et classe Andreï Makine comme l’un des meilleurs auteurs contemporains.
Une œuvre qui, une fois commencée, s’interrompt difficilement, tant on est emporté par le fil de l’histoire, tant les sens sont surpris par les métaphores utilisées, par les répétitions qui ponctuent le récit dans un rythme musical, par exemple ce « je t’aime , Nadenka », qui surgit régulièrement et apporte une fraicheur et une douceur qui pénètrent violemment dans la sensibilité du lecteur. Et, une fois terminé, on a simplement envie de remercier l’auteur d’avoir su faire tenir tant de beauté dans cet objet que l’on peut tenir à une main, emporter partout, et dont l’insignifiance apparente est trompeuse, qu’on appelle un livre.
Andreï Makine, “La vie d’un homme inconnu”
Éd. du Seuil, 2009, 298 p.
Sophie Thirion.
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