“Trahisons”, un coup de maître au Théâtre de la Bastille
Trahisons D’Harold Pinter et TG Stan Avec Jolente De Keersmaeker, Robby Cleiren et Frank Vercruyssen Jusqu’au 5 juillet 2015 à 20h Relâche les 27, 28 29 Tarifs : de 16 à 26 € Réservations en ligne Durée : 1h30 Théâtre de la Bastille M° Bastille |
Dans une nouvelle version fidèle à l’esprit de Pinter, la Compagnie TG Stan propose un classique du théâtre qu’ils ont tiré au cordeau. Les alternances de pauses et de mots y sont un régal de lancers de flèches.
Très difficile à jouer cette pièce d’Harold Pinter, prix Nobel de littérature. Tout a l’air simple, on se dit que ces dialogues entre maris, femmes et amants sont extirpés de situations on ne peut plus courantes dans ce genre de trio mensonger. C’est effectivement chargé de mots banals, communs, que tous les familiers de ce contexte ont dû prononcer un jour ou l’autre à peu de choses près. Harold Pinter, observateur hors pair, a une exactitude des propos qui est glaciale de justesse. Oui mais… Cette précision microscopique exige des comédiens une virtuosité d’orfèvre. Et les trois de TG Stan en sont des maîtres. Poursuivant leur travail amorcé il y a plus de vingt ans, ils placent chaque mot, chaque mouvement, chaque lever de sourcil au service absolu du texte.
Tout commence par la fin. Emma et Jerry, anciens amants, se retrouvent dans un bar. Ils reparlent alors de leur liaison passée qui a duré sept ans. On découvre leur amour illégitime dans une maison louée où ils se retrouvent l’après-midi, on les revoit dînant l’un chez l’autre car l’amant est le meilleur ami du mari, on revient aussi sur les soupçons à cause d’un courrier durant des vacances en Italie, puis les faux-semblants, les ruses, les bonnes manières pour les enfants, tout défile dans une dissection parfaite et la surprise est grande quand le mari, qui était censé être l’homme berné, est lui aussi découvert infidèle. Bref, le trio bourgeois est dépiauté à coups de canif verbal effilé. C’est un petit bijou de tromperie bon chic bon genre.
Émilie Darlier [Photos © Paul De Malsche] |
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Ils ont opté pour le strict minimum concernant le décor. Une table, des verres, des chaises, quelques objets, le tout aligné sur un bout du plateau et déplacé par les comédiens eux-mêmes au gré des scènes. Ces éléments deviennent une indication plus qu’un choix de réalisme et leur fonction, autant que le travail des interprètes, se fond dans la mise au service du texte. Tant et si bien que l’on reçoit chaque syllabe comme une pointe qui vous taillade l’entendement. Et cela jusque dans le moindre détail des silences. Les soupirs, les respirations, les hésitations, presque les battements de cœur s’insèrent dans le découpage minutieux du processus de trahison.
Les trois comédiens excellent dans ce circuit à double sens. Un verre à la main – l’alcool revient souvent –, ils savent manier le mensonge en gardant la main dans la poche et le regard mondain. Il faut dire que les deux hommes sont des dénicheurs et éditeurs d’écrivains et la femme tient une galerie d’art. Ils savent se tenir. Ils vont et viennent avec un maintien parfait, l’aisance du comportement et de la parole demeure sûre, même quand on comprend que le mari a quelquefois frappé sa femme et même quand survient une interrogation quant à la paternité concernant l’enfant dernier-né. Le grand lit resté au fond du plateau permet à la comédienne de se changer sur scène en attrapant les vêtements posés dessus, mais aucun ébat n’y aura lieu. Pour ce qui est d’Eros, la jeune femme qui saute à la taille de l’homme suffit à délivrer la teneur de ce registre. La chair, on le comprend, est à l’image des rôles sociaux, une délectation au charme dangereux mais sans passion et bien éduquée. C’est froid et chaud en même temps. On demeure sur la crête du frisson. Tout Pinter.





