Brèves de comptoir, tournée générale au Théâtre de l’Atelier
“Avant Jean-Marie Gourio, l’homme de bistrot n’était pas au bistrot, il était dans l’indifférence générale. Pas vu, pas entendu, pas senti, l’homme de bistrot buvait son coup nulle part. Comme la Joconde avant Vinci, l’art nègre avant Picasso, l’amour avant Ronsard et les pendus avant Villon, il n’existait pas.
Le bistrot est un espace de liberté, un caisson de résonances où des individus dont la parole et le discours sont peu ou prou neutralisés dans leur travail, dans la rue, dans leur foyer, se mettent soudain à parler. Ils parlent ici comme on ne parle nulle part ailleurs. Ce lieu produit et distribue de l’alcool, mais aussi du langage, celui qu’on écoute ou pas, de tous ceux qui se sentent exclus ailleurs. Le bar est un endroit de banalité où l’on trouve des pépites. Jean-Marie Gourio, dans ces débits de boisson, se met sur une fréquence d’écoute particulière : il guette le génie populaire, il devient le découvreur d’un langage qui naît là, comme d’autres trouvent de l’or dans la boue. Le trésor ici, c’est une parole qui redit le monde, surgie de personnes qui ne sont ni des intellectuels, ni des journalistes.
Il ne s’agit pas de phrases chocs ou de bons mots, mais de jaillissements spontanés d’une grande humanité. On pense à Queneau, à Tzara ; la brève est une pièce en soi, mais elle renvoie sans cesse à l’autre, qui renvoie à son tour à tous autres. Et l’ensemble, au fil d’un cadavre exquis, forme des dialogues, qui à leur tour composent une photographie de l’humanité.
Les brèves seront un matériau idéal pour l’historien qui voudra savoir, dans quelques années, quelles étaient les préoccupations de la chair du peuple. Toutes sont authentiques. Le matériau comme les sujets bougent. La hiérarchie des préoccupations n’a rien à voir avec celle qu’annoncent les sondages, les politiciens et les commentateurs. Les brèves rassemblées s’imposent comme une radiographie du monde contemporain ; de nous-mêmes. Et cette image dénote de celle que véhiculent tous ceux qui nous rappellent sans cesse qu’ils savent mieux que nous qui nous sommes.
L’essentiel reste la dimension humaine de l’ensemble. C’est un théâtre de grand burlesque dramatique, où la drôlerie trouve ses racines dans le désarroi. Le bistrot rassemble des gens un peu trop seuls, abandonnés, qui parlent enfin. Il ne s’agit pas d’une classe sociale précise, d’un genre humain isolé. Il s’agit bien de nous, de nous tous. Sur le plateau, tout doit être sincère et vrai. C’est la vie. Mais nous sommes au théâtre. C’est donc la vie, en mieux.”
Propos de Jean-Michel Ribes recueillis par Pierre Notte
[Source : communiqué de presse]
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