“Andromaque” d’amour et de sang à l’Odéon
© Simon Gosselin
Dans une scénographie épurée et réduite à une flaque de sang, le metteur en scène Stéphane Braunschweig monte la tragédie de Racine comme un scénario de l’après-guerre de Troie, avec des personnages au corps et au cœur brisés, comme traumatisés. Bénédicte Cerruti, Chloé Réjon, Alexandre Pallu et Pierric Plathier y font entendre avec une très belle énergie les sublimes alexandrins de cette pièce sur l’enchevêtrement infernal des passions amoureuses et sur le triomphe des femmes.
Je t’aime moi non plus

© Simon Gosselin
Et si les amoureux transis de Racine, ces héros coincés par la raison d’Etat et ces femmes divines mais captives prêtes à tout pour se donner à eux, n’étaient que des poly-traumatisés des guerres de la Grèce antique ? Et si la souffrance atroce, la perte des êtres aimés, la disparition des enfants, l’exil dévastateur n’allait aiguiser, affûter comme des lames les sentiments et les affects, jusqu’à en faire bouillir le désir, la jalousie et l’amour, jusqu’à se laisser envahir par une haine meurtrière, une inextinguible soif de revanche ? Après Britannicus à la Comédie Française et Iphigénie à l’Odéon, Stéphane Braunschweig s’attaque à Andromaque qu’écrit Jean Racine à vingt-huit ans. L’histoire de deux couples qui se déchirent en refusant de consentir et qui demeure un succès depuis trois siècles et demi. Pyrhhus, qu’incarne superbement Alexandre Pallu, avec son treillis militaire et sa dégaine féline, est le féroce guerrier grec qui revient de Troie avec Andromaque, la veuve d’Hector, sa captive, dont il tombe amoureux au point de vouloir l’épouser, alors qu’il a promis à sa fiancée Hermione le mariage.
Femmes puissantes

© Simon Gosselin
C’est Bénédicte Cerruti, d’une gravité vibrante, et Chloé Réjon, sauvage maîtresse d’un jeu cruel, qui apparaissent rapidement les personnages les plus puissants, les plus déterminés de l’histoire. Vêtus de pantalons noirs comme les hommes, parées d’une énergie farouche, ce sont elles qui mènent la bataille sur l’échiquier du pouvoir et des passions. Quand Oreste, le cousin germain d’Hermione, messager des Grecs, débarque pour récupérer Astyanax, le fils d’Andromaque, ainsi que sa fiancée Hermione promise pour l’instant à Pyrrhus, personne ne le satisfait. Pierric Plathier incarne avec une blessure superbe ce personnage de looser permanent. Hermione ne l’aime pas, c’est Pyrrhus qu’elle aime, qui aime Andromaque, qui elle refuse la couronne et l’amour de son oppresseur, malgré la menace de tuer son enfant. Cet enchevêtrement des passions, mues par le désir ou la vengeance, se traduit sur le plateau par un manège de personnages pris en étau dans leur solitude et glissant tragiquement sur une flaque de sang, que constitue la sphère de jeu. Ce sang, dans ce beau spectacle, c’est celui de la Guerre de Troie dont Andromaque est la seule rescapée, et Bénédicte Cerruti porte ce personnage de captive incorruptible et déchirée avec beaucoup de justesse.
Dépit amoureux

© Simon Gosselin
Et c’est avec tout son génie que Racine, dans la fameuse scène de dépit amoureux d’Hermione, furieuse d’être trompée lorsque son fiancé Pyrrhus, soudainement, lui annonce qu’il se prépare à épouser Andromaque, parvient à nous toucher avec une modernité sans égale. En tenue noire de combattante, Chloé Réjon fulmine, invective, menace, ordonne à Oreste de tuer son amant dans un premier degré totalement tragique. Pierric Plathier, Oreste éploré, court donc à sa propre perte, éclaboussant de sang la scène entière devant le miroir de sa propre horreur. Tout autour, les murs de la salle sont totalement dénudés, et impriment comme dans une brume les reflets des personnages hors d’eux-mêmes, grâce aux lumières de Marion Hewlett. Des acteurs, un grand texte, et des émotions qui roulent et grondent comme les vagues d’une étonnante actualité. Un vrai bonheur.
Hélène Kuttner
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