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    “La Serva Amorosa” : Isabelle Carré en justicière féministe

    Hélène Kuttner 6 octobre 2024
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    ©JeanLouisFernandez-

    Au Théâtre de la Porte Saint-Martin, Catherine Hiegel met en scène La Serva Amorosa, la pièce de Goldoni dont elle avait interprété le rôle titre il y a trente ans à la Comédie Francaise sous la direction de Jacques Lassalle. Aujourd’hui, c’est la lumineuse Isabelle Carré qui enfile ce costume de maîtresse-femme au grand cœur, avec l’intelligence et la finesse qui sont propres au rôle. Dans une scénographie au classicisme sobre, le spectacle revendique haut et fort la juste liberté des femmes.

    Une justicière

    Si Goldoni célèbre avec beaucoup de malice et de chaleur les femmes dans son théâtre, Coraline, la servante très amoureuse qu’interprète avec brio ici Isabelle Carré, concentre par son désintéressement et sa générosité naturelle toute l’attention de la pièce. Faire d’une servante une héroïne, on l’avait déjà vu avec La Locandiera, l’aubergiste triomphante dont tous les clients devenaient amoureux. Coraline est la malheureuse servante de Florindo, son jeune maître (Antoine Hamel) qui vient d’être chassé par son propre père Ottavio (Jackie Berroyer) sous l’influence perverse de sa nouvelle épouse Béatrice (Hélène Babu). Sans un sou, ou très peu, le fiston a été mis tout bonnement à la porte, poussée par une mégère qui n’a d’intérêt que pour son propre fils, l’imbécile Lélio (Tom Pézier) et fomente un odieux stratagème pour pousser Ottavio à lui transmettre par avance tout son héritage. Coraline parvient à démêler le vrai du faux en décillant Ottavio. Maîtresse d’un jeu qui devrait normalement échapper à sa condition de domestique, c’est elle qui, en protégeant Florindo, le rétablit dans son bon droit et lui donne accès au mariage avec la fraîche Rosaura.

    Un Goldoni emprunt de sagesse

    ©JeanLouisFernandez-

    « C’est ainsi que je me venge de vos mauvais traitements. Je n’ai jamais eu de haine contre vous, et tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour mon pauvre maître. Sans moi, il était perdu. Je l’ai secouru, j’ai pris soin de lui, je l’ai rétabli dans la maison et dans le cœur de son père. Je l’ai marié honorablement, je lui ai rendu son héritage, je l’ai délivré de ses ennemis. Que pouvait faire de plus une servante aimante ? » clame Coraline à la fin de la pièce, quand il lui faut justifier au yeux de tous un plan de guerre très stratégique pour confronter la duplicité de Béatrice. Dans une scénographie au classique absolu, signé Catherine Rankl, qui fonctionne sur un jeu de toiles manipulées à vue par Coraline, inspirées des tableaux de Pietro Longhi et de Tiepolo (fils) sur Vérone, les comédiens sont vêtus de costumes élégants et sobres conçus par Renato Bianchi dans des matières vieillies mais aux coupes parfaites, respectant les couleurs symboliques des personnages types de la comedia dell’arte, rouge pour le Seigneur Pantalon incarné par Jérôme Pouly, parfait, vert et blanc pour Brighella. 

    Un casting à point

    ©JeanLouisFernandez-

    Chacun joue donc son rôle parfaitement dans un spectacle qui privilégie la clarté du message au comique de situation. L’Arlequin de Jeremy Lewin est virevoltant et d’une présence pétillante, la Béatrice d’Hélène Babu, comédienne formidable, en robe écarlate, est d’une perversité redoutable. Au milieu d’une troupe irréprochable, Isabelle Carré campe une servante d’une sobriété totale, maîtresse experte en argumentation et en revendication sociale. Une féministe avant l’heure, dont l’oeil grave ne fait que friser de temps en temps et qui mène son monde d’une main de fer dans un gant de velours. « Qu’ils viennent à présent ces prétendus sages qui disent du mal des femmes ; qu’ils viennent ces messieurs les poètes qui croient ne pouvoir être applaudis que s’ils nous cassent du sucre sur le dos. Je les ferai rougir de honte, et tant d’autres le feront mieux que moi : tant de femmes nobles et vertueuses qui surpassent les hommes en vertu et n’arrivent jamais à leur cheville dans le vice. Vive notre sexe, et que crève sur l’heure qui ose en dire du mal. » Vive Goldoni !

    Hélène Kuttner

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