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    “Re Chicchinella” : quand le théâtre illumine la fable

    Helène Kuttner 9 janvier 2025
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    © Masiar Pasquali

    L’artiste palermitaine Emma Dante fait son grand retour au Théâtre de la Colline avec une œuvre courte et formidable, troisième volet de sa trilogie burlesque inspirée du Conte des contes de l’écrivain napolitain du XVIe siècle Giambattista Basile. Après La Scortecata et Pupo di zucchero, l’histoire de ce roi poule qui pond des œufs d’or pour une cour cupide, est désopilante et interprétée par une brochette de comédiens virtuoses. Un théâtre explosif et réjouissant.

    Des plumes dans le derrière

    © Masiar Pasquali

    Emma Dante aime les histoires de corps et les blessures de l’âme. Cette fable mêle les corps et les âmes des hommes et des animaux, logés à la même enseigne, celle de se nourrir, de déféquer, de boire et de faire l’amour pour procréer d’autres gloutons de cette espèce. Une morale que pourrait signer François Rabelais, et qui fait ici d’un pauvre roi malade la proie d’un gallinacé. Une poule très maligne s’installe pompeusement dans les entrailles du roi Charles III d’Anjou, roi de Sicile et de Naples, d’Albanie et de Constantinople, lui faisant pondre des œufs d’or pour la grande joie du peuple assoiffé d’argent et de ripailles. La poule ainsi au chaud dans le corps du roi s’est en réalité vengée. Un soir que le roi revenait de la chasse, il ressentit le besoin de se soulager et descendit de cheval dans une ruelle. Comme il n’avait pas de papier pour s’essuyer le derrière et qu’une poule gisait au bord du trottoir, le roi se servit de la poule et de ses plumes douces pour lustrer son postérieur divin. Mais la poule n’était pas morte et blessa de son bec les fesses du monarque, avant de prendre possession totalement de son corps. Le roi et la poule ne faisaient qu’un et toute la cour attendait que ce roi-poule accouche quotidiennement d’un œuf d’or. 

    Une fantasmagorie désopilante

    © Masiar Pasquali

    Pour souligner la critique sociale de cette cour avide, Emma Dante fait la part belle aux acteurs virevoltants dont les corps sont souvent dénudés ou recouverts d’un voile transparent. Carmine Maringola se dissimule sous une jupe de plumes noires, tantôt poule tantôt homme dévoré par la maladie, roulant au sol où à quatre pattes. L’acteur est éblouissant d’énergie et de souplesse, trainant sa part d’humanité meurtrie auprès des autres personnages. On tente d’extirper l’animal des ses entrailles, et on s’y prend avec des pinces comme au forceps. Les plumes volent, les cris fusent, et les rires explosent. Pendant ce temps, riant de ce souverain diminué qui fait la grève de la faim, les nobles de la cour s’empiffrent de gâteaux, de spaghettis à la tomates et de tranches de jambon. Le spectacle prend alors un tour délirant, avec des personnages aux jambes grossies comme des jambonneaux, crachant et éructant à la tête de leur roi, caquetant et minaudant tels des commères. La mise en scène, enlevée et précise comme un papier à musique, se mue en une superbe chorégraphie qui fait jouer les corps et tricote les répliques. Scarlatti, Haendel et Stefano Landi déploient la magnificence de leur musique baroque. Puis, dans une dernière partie, la débauche se transmue en cérémonial funéraire avec des prie-Dieu réunis autour d’un faux cadavre. Les robes noires refont surface et la ripaille, le sexe laissent place au masque figé de la respectabilité catholique. Comme un conte, la fable désopilante se révèle aussi une formidable leçon de vie : tout cela n’est finalement pas si éloigné de notre société actuelle.

    Hélène Kuttner

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