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“L’Esthétique de la résistance” : un geste artistique salutaire porté par un collectif enthousiaste

Hélène Kuttner 4 mars 2025
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©JeanLouisFernandez-

À l’Odéon-Théâtre de l’Europe, le metteur en scène Sylvain Creuzevault embarque quinze comédiens de toutes générations dans une adaptation fougueuse du roman de Peter Weiss, « L’Esthétique de la résistance », épopée d’un jeune ouvrier allemand qui tente de résister durant la période du nazisme, en Europe, par delà toute injonction idéologique. Quatre heures de spectacle non stop qui réveille nos consciences, au moment où la carte idéologique du monde bascule dangereusement.

Une auto-fiction saisissante

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Paru dans les années 1980, en trois tomes, le roman auto-fictif de Peter Weiss raconte le parcours initiatique d’un jeune ouvrier allemand, né en 1917, et qui tente malgré son statut de prolétaire, de s’instruire et de se cultiver, en fréquentant les oeuvres d’art, mais surtout qui tente de lutter contre l’idéologie fascisante gangrénant l’Allemagne et l’Europe dans les années 1930. Comment survivre dans un monde où les idéaux de liberté, de tolérance et d’acceptation de l’autre sont menacés ? Où les oeuvres d’art, les écrivains et les peintres sont bannis, emprisonnés, brûlés, car menaçant la dictature aryenne du III° Reich ? Peter Weiss, qui est mort peu de temps après avoir achevé le troisième tome de son roman, était le fils d’un industriel juif allemand, d’origine tchèque. A l’arrivée de Hitler au pouvoir, sa famille et lui se réfugient à Londres, avant de déménager en Tchécoslovaquie, et peu avant la Seconde Guerre mondiale, de s’exiler en Suède. Entre 1963 et 1965, il assiste au procès de vingt-deux responsables du camp d’extermination d’Auschwitz, et rédige à partir de ses notes L’Instruction, une pièce de théâtre qui inaugure le théâtre documentaire. La culpabilité de survivre, quand tant de ses camarades, amis, compatriotes et résistants ont perdu la vie, est une des matrices de ce roman d’une richesse impressionnante.

Un narrateur qui prend la forme d’un collectif humain

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Quinze comédiens, dans une scénographie ultra-mobile qui prend la forme de l’agit-prop, de la commedia dell’arte, de l’épopée ou du théâtre de foire, s’embarquent à bride abattue pour composer tous les personnages que rencontre le narrateur. Le chemin sera semé d’embûches, les idéaux meurtris, mais l’espoir, comme une petite chandelle, à travers des nuits de violence et d’horreur, continuera d’éclater les âmes.  Devant le Radeau de la Méduse, de Géricault, face aux horreurs de la colonisation, auprès des républicains espagnols, les Brigades internationales en 1936, dans la clandestinité des résistants parisiens qui communiquent avec des noms de codes, ou à Stockholm, auprès des résistants communistes allemands en exil, ou à la rencontre du grand dramaturge Bertolt Brecht, exilé en Suède lui aussi : tous ces lieux de vie et de combats, de souffrance et d’hospitalité, notre narrateur va nous les faire découvrir. Et ce qu’il y a de passionnant dans ce voyage, c’est le regard distancié, ironique, qu’il porte sur les dogmes idéologiques, la violence soviétique qui conduit aux camps sibériens, le stalinisme qui ne souffre pas de nuance, le nazisme qui bâillonne toute pensée. 

Agir, parler, pour conjurer l’oubli

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Valérie Dréville, Pierre-Félix Gravière, Arthur Igual, Vladislav Galard, acteurs à la carrière et à l’engagement artistique plus qu’affirmés, sont les talentueux moteurs de cette troupe vibrante à laquelle se mêle un tourbillon de jeunes comédiens survoltés. Plus la situation est triste, plus l’espoir s’amenuise, plus la parole, le jeu des comédiens, leur énergie est décuplée. Contre la représentation d’un « petit nazi », inaltérable, en faisant fi de l’histoire, dénoncée par Brecht, le spectacle, qui a été produit à l’origine par le Théâtre de Strasbourg et son collectif du Groupe 47, enchaîne les moments ludiques, n’oubliant pas, au risque de la caricature, l’ironie critique mordante. Et de voir ces jeunes artistes énergiques, inventifs, se saisir de textes et de discours souvent véridiques, tirés des archives de cette période, pour en faire du théâtre documentaire, tragique et délirant à la fois, racontant la démagogie facile, la démocratie ardue, la liberté sans cesse interpelée, est un vrai bonheur que les jeunes spectateurs saisissent à chaque étape de ce voyage. On en ressort épuisé, sonné, empli de plein de questions dans la tête. Aujourd’hui, dans les temps de reconstruction historique et politique qui nous sont imposés, ce théâtre-là est plus que jamais nécessaire.

Helène Kuttner 

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