“Le Moche” ou l’artifice d’une identité sans cesse questionnée
©-Vincent-Pontet-coll.-Comedie-Francaise
Au Studio de la Comédie-Française se joue une formidable fable qui questionne tous nos miroirs aux alouettes. Dans la peau d’un ingénieur condamné à l’échec en raison de sa laideur, Thierry Hancisse déploie son immense talent de transformiste scénique, entouré de Sylvia Bergé, Thierry Godard et Jordan Rezgui, interprètes épatants de la pièce de Marius von Mayenburg dans la mise en scène très réussie d’Aurélien Hamard-Padis.
Trop laid pour vendre

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Marius von Mayenburg, l’un des auteurs allemands de théâtre les plus prolixes, joué dans le monde entier, a composé en 2007 cette fable folle et frénétique sur la trajectoire d’un héros contraint de changer de visage pour exister et séduire. Aujourd’hui, en 2025, l’excellente mise en scène d’Aurélien Hamard-Padis taille au scalpel chacune des trente sept séquences qui s’enchaînent à la vitesse d’un défilement d’images sur Instagram, de la lumière fantastique de Franz Kafka et de la virtualité d’un monde reproduit à l’infini par les GAFA. Lette est un brillant ingénieur, concepteur de connecteurs à courant fort. Mais pourquoi donc son patron a-t-il désigné son assistant, le médiocre Karlmann, pour présenter sa nouvelle invention lors du prochain symposium ? On finit par lui avouer la vérité : son visage est si laid, si catastrophique, qu’il ne pourra jamais vendre un produit. Thierry Hancisse incarne ce « moche » qui s’ignore, avec une grâce et un talent tout à fait remarquables. Dans une scénographie d’un bleu lagon, les persiennes sont en fait une rangée de miroirs lamés et l’entreprise se mue en appartement, où trône royalement un grille-pain blanc laqué.
Vertige des apparences

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Dans cet espace réduit, petit aquarium languide qui concentre toutes les dérives névrotiques, Lette trouvera en sa femme, formidable Sylvia Bergé, une alliée amoureuse mais sans concession, qui observe la transformation de son mari avec frayeur et appétence. C’est face à un chirurgien démiurge et assoiffé de succès, joué avec une truculence machiavélique par Jordan Rezgui, qui joue aussi le patron en cumulant les postes de pouvoir, que Lette trouvera son salut. Car en modifiant entièrement son visage, le chirurgien offre à notre héros les clés de son succès : il magnétise les foules, multiplie les gains de l’entreprise et enflamme le désir sexuel de sa femme. Jusqu’au moment où des clones apparaissent, avatars d’un personnage à l’apparence artificielle qui va perdre son identité et séduire une senior au corps entièrement lifté, jouée par la même Sylvia Bergé. Son fils, qui n’est autre que le fameux Karlmann, voyeur homosexuel et soumis par la domination maternelle, est interprété par l’excellent Thierry Godard.
Copier pour exister

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Quand le théâtre parvient à magnifier ainsi les paradoxes de l’identité, surfer entre la réalité et le simulacre, sans aucun artifice numérique, mais avec juste le talent des acteurs et la technicité d’un habillage scénique, lumineux et sonore, la force de la pièce s’en trouve décuplée. Les lumières de Jérémie Papin, les costumes de Claire Fayel, la scénographie de Salma Bordes forment l’écrin de cette métamorphose diabolique dont Thierry Hancisse personnifie avec puissance la force animale motrice. Laid et beau alternativement, effrayé et effrayant à la fois, victime ou prédateur, l’acteur se fond avec une plasticité impressionnante dans tous les états de la conscience d’un homme traqué par l’infernal jeu des apparences. Son dernier monologue, digne de Pirandello, où il interpelle son double comme s’il bataillait avec une ombre envahissante, est un pur face à face shakespearien à la Hamlet. Sylvia Bergé déploie une féminité rassurante et magnétique dans les deux rôles de mère et de vieille nymphomane, tout en restant délibérément drôle et fantasque. Un spectacle qui percute de plein fouet, avec un humour cruel, notre soumission à la perfection et à la reproduction idolâtre.
Helène Kuttner
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