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Désirer la violence : du fantasme à la reconstruction de soi

Anaïs Pedro 28 janvier 2026
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Caroline Rambaud "Fille ultime" © Léonard Berthou & William Basseux

Dans son installation audiovisuelle Fille ultime, présentée lors de l’exposition Felicità au palais des Beaux-Arts de Paris, Caroline Rambaud tire le portrait de Marison, qui fabrique des prothèses pour le cinéma d’horreur. Cet essai documentaire retrace l’expérience de cette jeune femme, fascinée depuis ses 14 ans par les films extrêmes. Des films gore où la violence sur le corps féminin est omniprésente.

Le cinéma, un médium qui façonne nos imaginaires et forme notre regard

La pratique de Caroline traverse l’idée selon laquelle les images fabriquent nos systèmes de fonctionnement. En effet, l’image, qu’elle soit transmise à travers un film, un flux ininterrompu de réels ou un documentaire, nous implante des désirs, une certaine idéologie et suscite des pulsions. Ce postulat soulève une certaine inquiétude : dans quelle mesure sommes-nous autonomes vis-à-vis des images qui nous assaillent et quel est leur impact concret sur nos comportements ?

Ce constat général entraîne l’artiste sur notre rapport à la violence, construit par le monde des images. À travers les médiums de l’écriture, de l’installation et de la vidéo, Caroline explore la place du corps féminin au cinéma et adopte une posture critique sur ses représentations. Ses projets récents l’ont conduite naturellement vers le cinéma d’horreur, où la figure féminine est explosée, malmenée par ses pairs masculins. Qu’est-ce que la consommation de ces images génère dans nos corps ? Que peut-on faire de ces images ? L’artiste s’attèle à déchiffrer l’effet de ces violences misogynes et sexuelles portées à l’écran sur les spectatrices. L’expérience de Marison, fragmentée en mots et en flashs d’images, effleure une façon bien à elle de se réapproprier ces corpus de films violents, sans apposer de solutions ou de réponses définitives. 

Caroline Rambaud, Fille ultime © Léonard Berthou & William Basseux

En collaboration avec Vincent Rioux, responsable de la base numérique des Beaux-Arts de Paris, Caroline transpose ses rushes en une installation multi-écrans et étudie la matérialité des images ainsi que la façon dont le regard du spectateur est engagé dans l’espace. En effet, Fille ultime nous transporte au sein d’un lieu où l’on se trouve encerclé par une multitude d’écrans de tailles différentes, de sorte que l’on ne sait pas où poser le regard. Cette impression est accentuée par l’imprévisibilité du rythme : tantôt frénétique, tantôt mort.

L’installation est composée de différentes images, dont des extraits du film August Underground de Fred Vogel. Un film extrême à l’esthétique évoquant les snuff movies, un genre de vidéos popularisé à la fin des années 1990, mettant en scène prétendument en direct la torture et le meurtre d’une ou de plusieurs personnes. Ces fragments nous apparaissent hachés sur les écrans et sur les cimaises. Ce dispositif stimule la pulsion scopique : on ne peut pas s’empêcher de regarder ce qui se passe autour, comme lorsque l’on voit une ambulance passer.

Fille ultime © Caroline Rambaud

Passer d’une violence subie à une violence choisie : un espace de survie

Le processus créatif de Caroline se déploie sur la durée, au gré des rencontres et des enquêtes. Ainsi, le récit est tout aussi important que l’image. L’artiste donne une architecture à des vécus parfois lourds et inconfortables, sans verser dans le sensationnalisme ou le pathos. En outre, Fille ultime porte la trace d’une fracture, d’une fragilité née d’un nœud impossible à dénouer. Cette fascination pour ces films gores et graphiques crée un inconfort : Marison a éprouvé le besoin de consommer ces longs métrages alors qu’elle souffrait, comme tant d’autres femmes, de la violence patriarcale systémique. Caroline saisit avec brio ce paradoxe où une violence consentie, réelle ou fictive, vient guérir des blessures nées d’une violence de même nature.

Entrer dans cette installation, c’est comme pénétrer dans une pièce hostile où l’on se trouve scruté et cerné par de multiples écrans. Dès le seuil franchi, l’œil est agressé par une lumière rose et violette acide, si intense qu’elle irradie sur toute la surface. Le choix de ce rose induit un trouble : nous ne sommes pas simplement spectateurs d’un film saturé d’hémoglobine et de chair à vif, nous sommes piégés dans une atmosphère dérangeante. C’est inattendu d’apposer ce rose Barbie à des visuels si crus. La musique et la sonorité contribuent à cette sensation de malaise insupportable, de sorte que j’ai eu la sensation d’être en plein milieu d’une Red Room, un terme faisant également référence à la diffusion d’un meurtre et d’un viol en direct. C’est là que se joue la force de cette œuvre : je me suis sentie voyeuse et complice.

Caroline Rambaud, Fille ultime © Léonard Berthou & William Basseux

La séquence la plus insoutenable est bien ce fameux extrait d’August Underground, où l’on assiste à la torture d’une jeune femme bâillonnée qui semble, dans mon souvenir, maintenue en laisse comme un chien. Ce corps meurtri et déshumanisé subit les railleries d’hommes qui s’impriment sur l’œil comme des ombres fantomatiques. La scène est projetée sur tout un mur où deux écrans verts sont superposés, ce qui adoucit le passage. Cette séquence soulève un problème délicat : montrer la réalité de ce que sont ces films extrêmes, atroces, sans pour autant raviver les traumatismes et ainsi verser dans le spectaculaire. Le spectateur occupe la place du viewer, qui, dans l’imaginaire collectif, consomme ces lives et soumet sur le forum ce qu’il veut qu’on inflige à la victime. Plus proche de nous, on peut aisément faire le lien avec les amateurs de contenus true crime, ces personnes qui se complaisent dans la vision d’histoires sordides, mais réelles, et qui reprennent le cours de leur vie une fois l’écran éteint.

Or, Caroline ne nous offre pas ce luxe. Certes, le spectateur est averti du caractère sensible de ce qu’il s’apprête à regarder et peut librement choisir où poser son regard ; il peut même décider de quitter l’espace. Toutefois, le dispositif contraint, voire annule, la non-implication du sujet. Il n’y a pas de frontière entre ce qui se raconte et la vie autour de nous : le film est littéralement dans notre espace. Ou plutôt, nous sommes dans le film. Le spectateur est donc actif, car il consent ou non à rester. Ce n’est pas un documentaire classique qui informe et divertit, c’est un essai qui sème le doute et, chez certains, de la dissonance cognitive. L’œuvre nous positionne face à nos contradictions, et l’absence de réponses, que ce soit en nous-mêmes ou dans le récit, fait se déployer ce malaise.

Caroline Rambaud, Fille ultime © Léonard Berthou & William Basseux

Un malaise accentué par la voix off, qui n’est autre que celle de Marison, une petite voix enfantine et fluette qui relate un témoignage glaçant et acerbe : « C’est un peu toutes ces nanas-là, toutes ces nanas dans les films qui galèrent. Elles essayent, elles n’y arrivent pas, mais elles essayent. C’est pour ça que je les aime, ces films. Parce que finalement, tu es devant ces femmes qui en chient, elles en chient tellement et, en fait, par rapport à ce que tu vis, toi, c’est incomparable. »

Tout au long du court-métrage, la jeune fille raconte son enfance imprégnée d’une bulle de douceur et de paillettes. Un univers de poupée parfaite où la féminité patriarcale est hégémonique. Marison s’est construite très tôt autour des affres de la femme coquette et désirable, véhiculée par sa propre mère, qui lui a offert ses premières lingeries. C’est à l’adolescence que quelque chose se brise chez cette toute jeune fille, qui subit déjà la férocité d’un monde dominé par les hommes. C’est ainsi qu’à seulement 14 ans, Marison éprouve le besoin de regarder ce qu’il y a de pire. Comme s’il y avait un je-ne-sais-quoi de salvateur et de réconfortant dans le fait de contempler toutes ces femmes placées dans des états de souffrance incommensurables.

Les femmes sont bercées dans ces imaginaires d’hommes tortionnaires qui nous conditionnent à fantasmer une violence que l’on réprouve. Ce n’est pas un hasard si le motif du tueur pourfendant la jeune fille, issu des films d’horreur, est massivement détourné sur TikTok par la création d’une tension érotique entre ces protagonistes. Le personnage féminin tombe amoureux de son assaillant masqué et armé jusqu’aux dents. L’analogie avec la victime en dépendance affective et sous emprise de son abuseur s’installe d’office.

Parfois, lorsque l’on ne peut ni fuir sa réalité ni entrer dans un système plus sain, se réapproprier cette violence symbolique de façon consentie devient un mécanisme de survie. Marison trouvait la violence quotidienne, infusée de la culture du viol, plus insupportable que la violence fictive issue de ces films extrêmes. De surcroît, elle n’a jamais apprécié la violence gratuite dans la vie réelle. Ce petit monde qu’elle s’est créé porte à réfléchir sur l’extériorisation de la violence. Dans un système où la violence féminine est allègrement dévalorisée et où le terme « hystérique » est balancé à tout va, on constate qu’il existe peu d’endroits disponibles pour exprimer sa rage.

Néanmoins, il ne peut y avoir de réconciliation définitive avec l’adage selon lequel il est étrange, en tant que femme, de consommer des produits culturels où nos pairs sont abîmées et jetées comme des objets. Il y a un écart considérable entre l’idéologie et ce que traverse le corps. 

Fille ultime © Caroline Rambaud

Aimer ce qui nous aliène dans une économie du désir pensée pour les hommes

Ce qui a frappé Caroline chez Marison, c’est sa propension à la culpabilisation, au point qu’elle se sente laide d’abriter cela en elle. Dans son ouvrage Film Bodies : Genre, Gender and Excess, Linda Williams construit une réflexion autour des films qualifiés de « dégueux », un terme affilié à trois genres dominants : le film porno, le film d’horreur et le film mélodramatique. Ces doses élevées de sexe, de violence et d’émotion sont massivement rejetées par tout un chacun. Au reste, si ces représentations sont montées pour répondre au désir masculin, sadique et impérieux, alors pourquoi nous retrouve-t-on à fantasmer ces codes de domination et même à en éprouver du plaisir ?

Linda Williams, vivement convoquée par Caroline dans ce travail, invite à écouter ces femmes plutôt qu’à les condamner. L’on pourrait opérer un rapprochement avec le fantasme du viol, une réaction traumatique visant à rendre l’acte subi plus acceptable pour le cerveau. Que fait-on des femmes qui aiment cela ? Et que fait-on des femmes qui adoptent des pratiques sexuelles comme le BDSM, en tant que soumises ou dominantes ? Être féministe, ce n’est pas culpabiliser ces sexualités avec véhémence ni nier leurs ressentis. L’intérêt serait plutôt de comprendre en quoi cette violence est déconstruite et réappropriée au sein d’un espace bienveillant.

Caroline Rambaud, Fille ultime © Léonard Berthou & William Basseux

Marison a elle-même travaillé dans l’industrie du sexe en tant que strip-teaseuse. Là aussi, nous pourrions établir qu’il est contre-intuitif de performer une féminité ultime et de jouer un rôle qui se conforme au désir masculin. Cependant, nous pourrions argumenter qu’incarner librement un archétype habituellement réprouvé et malmené, dans un espace qui le permet, peut être lu comme un acte de résistance face à l’oppresseur : ici, je joue à être qui je veux, comme je veux, sans brimades. Par ailleurs, Marison se rappelle avec tendresse de l’immense solidarité entre femmes présente dans ces milieux nocturnes.

L’installation Fille ultime aborde cette dimension sexuelle phallocentrée qui imbibe ces films gores. La fille ultime, ou la final girl, est la femme qui combat, qui résiste et qui survit avec résilience face à la domination. Pour survivre, la Barbie se transmute en monstre : la final girl est contrainte de sortir de la norme qui lui incombe. Marison a ressenti ce besoin de devenir monstre, notamment par la scarification. La transformation corporelle apparaît à la fois comme un outil de réappropriation de son propre corps, mais aussi comme un rituel de soin. La scarification oblige donc à se faire du bien. Marison et une de ses amies ont toutes deux eu recours à des scarifications dorsales, ce qui les a forcées à pratiquer un rituel de soin l’une sur l’autre. La mutilation est ici un acte d’amour envers soi et envers autrui. S’extraire de la séduction genrée permet de se dégager du désir masculin sacralisé et non sollicité.

L’œuvre de Caroline implante un corps qui devient le support de l’histoire, de l’horreur et de la détermination. Il y a quelque chose de beau et de fragile dans ces corps réprimés et violentés, qui triomphent avec la rage de vivre et d’exister.

Caroline Rambaud, Fille ultime © Aurélien Mole

Anaïs Pedro

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