« Bestioles » où la lente dérive d’adolescentes naufragées
©Vincent PONTET
Au Studio-Théâtre de la Comédie Française, la comédienne et autrice Sephora Pondi signe sa première mise en scène avec une pièce de l’auteur australien Lachlan Philpott, qui raconte de manière virtuose la spirale infernale de trois adolescentes nourries de pop culture, obsédées par l’image virtualisée de sex-symbols. Marie Oppert, Léa Lopez et Mélissa Polonie explosent de talent et d’énergie rageuse dans un spectacle hallucinatoire et envoûtant.
La claque
La première scène figure une cour de collège, dans laquelle déboulent deux adolescentes furieusement énervées. Marie Oppert et Léa Lopez débarquent en courant et en criant sur le plateau, finissent par s’attraper par les jambes et les cheveux : une énorme claque balaie le brouhaha des hurlements de gamines, l’une s’enfuit en courant et l’autre reste à terre en position fœtale. Leur histoire d’amitié et de vengeance, nous allons la découvrir à rebours de séquences à la nervosité épileptique, tendues comme des arcs de flèches. Car ces deux-là, quatorze ans, avant de se chercher, se sont vite trouvées. Alors qu’Ellie, fragile car abusée depuis son enfance, cherche à affirmer sa féminité et en se soumettant aux codes hyper-sexualisés des réseaux sociaux, Queen B (la Reine des Abeilles) s’est déjà muée en sex-symbol, une guerrière de la séduction qui agit avec la brutalité d’une héroïne de bande dessinée, les fesses gainées dans un short mini, le regard défiant filles et garçons, le pouvoir de dominer en visière sur la casquette. Les deux comédiennes sont éblouissantes dans leurs personnages survoltés qui multiplient les mots grossiers, se montent le bourrichon en ratant l’école et en filant sur la bande d’arrêt de l’autoroute, pour atteindre précisément l’aire des poids lourds de cette banlieue défavorisée de Sydney.
Une jeunesse à la dérive d’elle-même

©Vincent PONTET
Le texte de la pièce de Lachlan Philpott prend naissance dans un fait divers, la découverte de deux très jeunes filles qui se prostituent auprès de chauffeurs routiers. Tout le récit, entrecoupé de visites chez le médecin gynécologue ou chez une psychologue, de scènes avec les garçons qu’elles fréquentent, les fêtes où elles vont danser, la chambre girly où elles noient leur chagrin, aboutit à leur première échappée au bord de l’autoroute où elles décident de monnayer leur corps, parce que c’est de l’argent facile et qu’on domine les mecs. Virtuose, écrite dans une langue survoltée, qui exprime le défi et le désir de revanche, la pièce est un formidable terrain de jeu qui plonge le spectateur dans un vertige total. Séphora Pondi a parfaitement saisi les enjeux vitaux, sociétaux de cette œuvre dérangeante et a dirigé de main de maître des comédiennes plus vraies que nature. Mélissa Polonie incarne Freya, la nouvelle amie, celle qui vient d’ailleurs et reste trop sage dans ses socquettes blanches et ses jupes de petite fille. A l’instar d’Ellie et de Queen B, Freya devra se mettre au diapason de ses copines pour se faire accepter et exister.
Des adultes dépassés

©Vincent PONTET
Que peut-on faire face au déferlement d’images transformées, hyper-sexualisées, aux comportements sociaux dénaturés que vendent les réseaux sociaux à travers les clips, les vidéos et les publicités ? Le sujet n’en finit pas d’être débattu aujourd’hui, on en constate les nombreux dégâts, dépressions et suicides, et ce n’est pas cette pièce remarquable qui va résoudre le problème. Mais il en expose les tenants et les aboutissants grâce à des comédiennes qui semblent donner leur vie sur la scène en gage de sincérité. Charlie Fabert incarne les quelques garçons perdus dans cette rage de filles, prêtes à tout pour en découdre, qui mentent à leurs mères et n’ont peur de rien. Sara Valeri, membre de l’académie de la Comédie Française, incarne les rôles d’adultes : la gynéco, la psy, la mère de Freya, la directrice du collège, dont la détermination et le sérieux détonnent avec l’insolence des gamines. Une scénographie efficace et simple, constituée de trois panneaux recouverts de miroirs, pivotent ensuite pour constituer les éléments des appartements, éclairés astucieusement. Pas de pères ici, mais des mères à la dérive également, parfois alcoolisées, qui élèvent seules leurs enfants. On rit et on pleure à la fois, on est secoués et abasourdis, et surtout en admiration devant une telle explosion d’énergie, d’engagement et de sincérité. Pour une première mise en scène, c’est diablement réussi.
Hélène Kuttner
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