« L’Ecole des femmes » ou la naissance d’une femme
©Marion Duhamel
Au Théâtre Artistic Athévains, Frédérique Lazarini met en scène l’une des plus célèbres pièces de Molière dans laquelle la liberté d’une jeune fille se trouve cadenassée par la folie possessive de son tuteur masculin. Avec caméras et centre de contrôle de type Big Brother et des comédiens vibrants, la pièce ainsi modernisée n’en prend que plus de force et d’émotion.

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« La femme est en effet le potage de l’homme »
En 1662, au Théâtre du Palais-Royal, Molière âgé de 40 ans et sa troupe de comédiens, qui ont multiplié les succès, présente une pièce qui va faire l’effet d’un boomerang féministe. Comme toujours, son génie y mêle le sérieux de la peinture sociale, des réflexions pointues sur le mariage et le cocuage, avec le comique grivois d’allusions coquines à l’éveil de la sexualité par des images provocantes. À ce scandale, qui voit une toute jeune fille s’éveiller grâce à l’amour, Molière, qui vient d’épouser Armande Béjart, de vingt ans sa cadette, répond avec aplomb par La Critique de l’Ecole des femmes un an plus tard. L’Ecole des femmes raconte les péripéties en une seule journée d’un couple maudit, celui qui unit Arnolphe, 42 ans, rétrograde, obsessionnel et machiste, et Agnès, une jeune fille qu’il a enfermée depuis ses quatre ans, âge auquel il a adopté sa pupille. Mais l’amour est un messager ailé qui envoie ses flèches venimeuses et marque à vie ses victimes. L’amour donc, et l’éveil des sens chez Agnès, par le biais d’une rencontre avec un séduisant jeune homme, fera autant que le coup de théâtre familial qui la libérera de l’autorité d’Arnolphe à la fin de la pièce. Devenue femme par l’évolution de sa conscience et de ses sentiments, Agnès devient une véritable héroïne moderne.

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Caméras et surveillance high-tech
Frédérique Lazarini, avec son scénographe et créateur lumière François Cabanat et le vidéaste Hugo Givort, a conçu un espace d’enfermement transparent, un aquarium surveillé par trois caméras mobiles qui constitue la chambre d’Agnès, qu’Arnolphe, son tuteur, surveille de son salon. Devant une mosaïque d’écrans, nous pouvons, avec lui, suivre les moindres mouvements d’Agnès, de sa chambre à la salle de bain, de la cuisine à la buanderie. Astucieuse idée que de nous rendre complices et voyeurs de cette perversité imposé par un jaloux obsédé par la tromperie, mais aussi de l’évolution amoureuse d’une gamine qui ne connaît rien à la vie. Sara Montpetit, jeune comédienne québecoise, est une Agnès miraculeuse, fragile et juste à la fois, dont le frémissement physique et et les précieuses paroles racontent l’étonnement ébahi face à Arnolphe, et les pulsions sensuelles face à Horace. Cédric Colas interprète un Arnolphe quinquagénaire, élégant dans son costume bien coupé, la mèche grisonnante et le regard de braise, incarnant ce mélange d’autorité orgueilleuse et de passion destructrice, pas un jeu totalement habité et frémissant. Quant au jeune Horace, personnage souvent un peu mièvre, il est au contraire dans cette production palpitant d’énergie et d’enthousiasme avec l’interprétation réjouissante de Hugo Givort qui en fait un jeu homme moderne, en jean et en baskets.

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Canapé rose
Entre la maison d’Arnolphe, dont la porte blindée est sévèrement surveillée par les domestiques Alain et Georgette, joués par Alain Cerrer et Emmanuelle Galabru, vêtus de combinaisons dédiés à la surveillance, et la chambre vitrée et sonorisée d’Agnès, un chemin bordé d’arbres permet la promenade et la visite, parfois dangereuse, du jeune Horace. Kitch, le canapé lit rose d’Arnolphe lui permet de se morfondre en écoutant Agnès révéler les caresses de son amoureux. Il y a dans toute cette comédie en alexandrins, sublime de vérité, une tragédie amoureuse, celle de la jalousie et de la possession fatale qui détruit celui qui souffre. L’ami Chrysalde, campé par Guillaume Veyre, qui comme Philinte pour Alceste, ne parvient pas à raisonner Arnolphe, à calmer les ardeurs de sa folie jalouse, ne pourra plus rien pour sauver son ami. Au fil de cette représentation dont le réel objectif se morcèle en deux visions totalement antagonistes, la jeunesse effervescente de jeunes amoureux, et la maturité d’un homme accroché désespérément à ses fantasmes de possession féminine, le malaise des spectateurs que nous sommes fait place à l’émotion d’une difficile renaissance : celle d’une jeune fille qui apprend à être libre. Et c’est très beau.
Hélène Kuttner
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