“Ici sont les Dragons” Deuxième Epoque : la grande sidération des dictatures
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Au Théâtre du Soleil dont elle est la patronne, avant le possible passage de relais avec Sylvain Creuzevault pour la mise en scène de la quatrième partie en 2027-28, Ariane Mnouchkine, avec Hélène Cixous, propose le second volet de sa grande fresque historique sur les totalitarismes. Magistralement mis en scène et interprété, ce nouveau spectacle peut se voir seul ou en alternance avec le premier, et aborde le « Choc et les mensonges » des promesses de Staline et de Hitler de 1918 à 1933 dans une Europe en proie à tous les tremblements. Sidérant !

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Dans la marmite de l’Enfer
De plein fouet, en plein centre, face à nous et sans artifices, munis seulement de masques fabuleux et d’accessoires, qui roulent ou volent à la vitesse de l’éclair, les monstres mythiques du début du XX° siècle dans le monde vont apparaître dans la vérité de leurs paroles et de leurs discours. Lénine, Trotski, Staline, Hitler, Goebbels, Henry Ford et Churchill, dans sa baignoire, vont nous raconter, durant trois heures d’un spectacle haletant, suffocant et aux limites du supportable, leurs projets politiques et leurs petits arrangements, les formules choc d’une propagande flambant neuve, inaugurée après le feu des combats sanglants de la Première Guerre mondiale. On avait quitté la formidable troupe de la Première Epoque d’Ici sont les Dragons en 1918, à la fin de la guerre 1914-1918, alors que la Révolution Russe n’avait pas encore accouché de la terreur soviétique. La Deuxième Epoque s’ouvre cette même année 1918, dans un monde espérant une nouvelle paix universelle avec la création en 1919 de la Société des Nations, précurseur de l’ONU, qui devait promouvoir « la coopération internationale et obtenir la paix et la sécurité ».

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Une paix « obscène »
Nous voici donc en 1918, nous explique la metteure en scène qui est le double d’Ariane Mnouchkine. Les trois Babayaggas, russe, allemande et japonaise, sont bien présentes et conversent, tandis que la terreur bolchévique va naître sous nos yeux après l’attentat perpétré sur Lénine le 1er septembre 1918. Le monde entier suspend son souffle et Staline prend progressivement la place du dictateur vorace et sanguinaire qu’il va devenir, supprimant toutes les libertés, confisquant les biens et exigeant la pendaison de tous les suspects, avant de plonger le pays dans une famine noire. Une toile peinte de corps blessés et meurtris, fantastique danse de morts, flamboie en fond de scène tandis que sur un plateau dépouillé, brumes, brouillards et nappes de neige et de givre sont activés par la centaine de complices du spectacle, artisans et passionnés, décorateurs et costumiers, archivistes et musiciens, mais aussi traducteurs et historiens, pour nous faire traverser la Russie des années 20 enneigée. Le nid d’oeufs des Dragons est prêt à éclore, Joseph Staline à l’est et Adolf Hitler au centre de l’Europe vont habilement profiter de la mollesse des démocrates, de la duplicité des industriels, et de la crise économique provoquée par la guerre, pour faire preuve d’une cruauté sans égal. Comme dans la première partie, chaque scène, chaque tableau est un joyau scénique. Les trente interprètes internationaux changent de masques et de costumes à la vitesse de l’éclair et leurs voix sont doublées par un interprète allemand, russe, anglais ou japonais, exigeant de leurs corps une mobilité et une élasticité rythmique extraordinaires, créant une distanciation étrange et familière à la fois.

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Un carnaval angoissant
Tous les personnages sont remarquablement campés. Lénine sautillant et passionné malgré sa blessure, Staline d’une insensibilité de plomb, immobile de cruauté avec sa moustache et sa droiture de paysan, mais aussi le Président Wilson magnanime, l’inquiétant et jeune Adolf Hitler, dans sa prison, écrivant Mein Kampf tandis que Joseph Goebbels, électrique magnat de la propagande, s’agite comme un hystérique pour satisfaire son Dieu Hitler. On y croise aussi le sage Léon Blum au Congrès de Tours de la SFIO en 1920, lors de la scission entre le courant majoritaire communiste, aligné sur la Russie, et le minoritaire, socialiste, qui refuse les diktats de Moscou. Tous sont incarnés avec une maîtrise absolue par les interprètes qui agitent leur bras et leurs jambes comme des marionnettes burlesques, des pantins inquiétants et justes. Il y a de sublimes images qui ne peuvent nous quitter, comme celle des marins de Kronstadt sacrifiés pour leur désir de liberté, ou la vidéo brumeuse d’un train lancé à toute allure pour déporter par milliers les opposants politiques.

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« C’est la faute aux Juifs »
Schubert, Beethoven, Berlioz, Dvorak, Prokoviev, Chostakovitch ou Carl Orff sont les compositeurs qui ont inspiré l’ambiance sonore traversée de bruits et de fureurs, tandis que des imprécations de haine contre les Juifs tonnent de Russie en Allemagne, mais aussi en Angleterre et en Amérique où un célèbre industriel, Henry Ford, à la tête d’un empire industriel, fait fabriquer à Detroit des voitures comme des pièces de boucher sur une chaine de montage, tout en moulinant sans relâche sa haine des Juifs présentés « comme les charognards du monde ». Autant dire que de Ford à Hitler, le modèle était bien trouvé. Déroulant ses tableaux et ses discours à la vérité saisissante, jusqu’à la scène finale, terrible d’émotion, où un Churchill en robe de chambre en soie, cigare à la main, est emporté comme une allumette dans les flots d’une Manche déchainée, alors qu’il déroule avec majesté et lucidité l’un des plus puissants discours sur l’état du monde, le réarmement secret de l’Allemagne et la nécessité de créer une alliance armée avec la France, ce spectacle nous présente un miroir inquiétant de nos démocraties actuelles, où des dictateurs en puissance rejoignent déjà celui qui, à l’est de l’Europe, veut faire disparaître l’Ukraine. A livre ouvert, comme un film d’une terrifiante réalité, ces Dragons-là sont toujours prêts à bondir.
Hélène Kuttner
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