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    “Ercole amante” à l’Opéra Bastille : les feux de l’amour et l’histoire herculéenne du non consentement

    7 juin 2026
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    ©Bernd-Uhlig-OnP

    La metteuse en scène britannique Netia Jones monte en première mondiale l’opéra d’une compositrice vénitienne, Antonia Bembo, œuvre révélée par le brillant chef Leonardo Garćia-Alarcón, qui la dirige à l’Opéra de Paris. Dans des décors habilement conçus grâce aux nouvelles technologies, un Hercule vieillissant mais tout puissant terrifie femmes et hommes, en écho troublant à nos problématiques contemporaines de domination. Une réussite.

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    Une pépite musicale redécouverte

    C’est une histoire incroyable. Il y a une dizaine d’années, le chef d’orchestre Leonardo Garćia-Alarcón, grand découvreur et spécialiste de musique baroque, « tombe » sur le manuscrit d’une compositrice inconnue, Antonia Bembo, chanteuse et musicienne vénitienne, qui signe en 1707 un opéra en cinq actes sur le livret jadis utilisé par son maître Francesco Cavalli. A cette époque, elle s’est réfugiée à Versailles sous la protection de Louis XIV, fuyant sa famille et un mari violent qui la maltraite. A 67 ans, elle compose une véritable pépite musicale qui synthétise de manière prodigieuse l’opéra italien et la virtuosité française, avec une complexité instrumentale et une richesse harmonique surprenantes. L’histoire ressemble étrangement à ce qu’elle vit par la violence et la domination masculine. Bien que le livret, écrit cinquante ans plus tôt pour le mariage de Louis XIV, déploie une myriade de divinités mythologiques et d’apparitions fantastiques destinées à être représentés dans l’immense Salle des Machines des Tuileries, le fil de l’intrigue demeure la toute puissance d’un héros vieillissant, qui s’apprête à séduire la jeune fiancée de son fils et ne supporte pas que quiconque résiste au moindre de ses désirs. 

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    Versailles 2.0

    La britannique Netia Jones, qui supervise la mise en scène ainsi que les décors et les costumes de cette première mondiale, possède l’intelligence et la finesse de concevoir une scénographie baroque contemporaine, au moyen de la 3D et des images numériques, avec le Studio Ligthmap qu’elle dirige. Entre l’imaginaire du Louvre et celui de Versailles, un chassé-croisé de jardins à la française, un sol de marbre d’où jaillissent de monumentales sculptures, surmontées de perspectives Renaissance, peuplées de temples nuptiaux ou de tombeaux royaux, constituent les décors mouvants de chaque acte. La lumière d’Ellen Ruge façonne esthétiquement les visages et les corps à l’image de la publicité contemporaine et les chorégraphies de Maud Le Pladec impriment aux danseurs une désarticulation hip hop vive, enlevée, saccadée, miroir de l’abécédaire baroque, dans une énergie furieuse. Le flux continu des images, avec six écrans vidéos de chaque coté de la scène, agit comme une pulsation organique amplifiée par les caméras mobiles. Hercule ici est un vieux riche bedonnant, comme langé dans un maillot tout blanc, avec un visage gavé de seringues de Botox administré par des infirmières en mini jupe sexy, que le baryton-basse Andreas Wolf incarne avec une autorité méprisante et perverse, une épée d’escrimeur à la main. Les statues antiques du jeune Hercule, musculeuses et puissantes, le dominent par leur gigantisme et ses douze travaux de héros guerrier sont bien loin derrière lui. 

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    Damier hig tech et badminton virtuel

    Le second acte nous propulse dans un jardin à la géométrie parfaite, qui découpe ses arbrisseaux taillés en cônes sur un fond d’écran en damier, ciel bleu avec des nuages qui constitue le décor d’un match de badminton, tandis que surgit une Vénus en robe rouge écarlate et sautillante, incarnée par la grande soprano baroque Sandrine Piau au timbre chaud et gouleyant. La déesse de l’amour doit conforter le libidineux Hercule dans ses visées de conquête amoureuse, et si nous admirons la belle Iole, superbe Ana Vieira Leite, batifoler avec son blond fiancé Hyllus, incarné avec un brio vocal et une sensibilité admirable par le ténor australien Alidsair Kent, la jeune fille finira bel et bien dans les bras d’Hercule, père de son fiancé et meurtrier de son propre père, grâce à l’injection d’un élixir, l’actuel GHB, la drogue du violeur. Le bleu du ciel vire au gris métal et les orages déferlent, c’est dans une tour perdue en pleine mer que Hyllus, malheureux et désespéré, clamera sa tristesse et son abandon, dans une scène tragique au sublime assumé, alors que le page facétieux, campé par le formidable Théo Imart, tente de le sauver, tandis qu’il manque dix fois de sombrer dans l’océan.

     

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    Casting admirable

    Des moments poignants d’émotion et d’inventivité harmonique, il y en a de nombreux dans ce spectacle, qui respecte le tragique et l’humour du livret dont le but demeure le divertissement et la catharsis. Ainsi, la superbe scène ou la déesse Junon, que la soprano Julie Fuchs irradie de sa sensuelle et lumineuse ligne de chant, plonge Hercule dans le monde du sommeil pour laisser Iole reprendre ses esprits. Projections de corps endormis par le voile du sommeil, alors que la voix sublime de Teona Todua, Pasithée, déesse du sommeil et de la relaxation, envoûte la salle entière et que son acolyte masculin déambule en jean, beatnik, clope au bec. Déjanire, l’épouse malheureuse du tyran, interprétée par la somptueuse Deepa Johnny, se morfond au royaume des défunts, alors que la voix ténébreuse d’Alex Rosen, renversant fantôme d’un mort, s’élève. Le joyeux et sage Lychas, chanté par l’inénarrable Marcel Beeckman, le Neptune homme grenouille jailli du fond des eaux dans une forêt de tuyaux bleus, campé de nouveau par Alex Rosen, les Trois Grâces  chantées par Danaé Monnié, Giulia Fichu-Sampieri et Dina Husseini et le Mercure  de Samuel Desguin, tous sont épatants d’engagement et de talent vocal. Quant à la direction d’orchestre, énergique, attentive, sensible et respectueuse du chef Leonardo Garćia Alarcón, à la tête de l’Ensemble Capella Mediterranea et du Chœur de Chambre de Namur, elle redonne à l’œuvre pour la première fois sur scène une splendeur inédite.

    Hélène Kuttner  

     

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