Brooklyn Funk Essentials : le funk comme langage universel
Les membres du groupe Brooklyn Funk Essential © Andrea Davis Kronlund
Composé de musiciens venus des quatre coins du globe, le groupe Brooklyn Funk Essentials s’est imposé comme une redoutable machine à danser. Depuis bientôt trois décennies, le groupe tricote un patchwork aux couleurs multiples : be-bop, funk, boogaloo, hip-hop et tissus exotiques… et surtout il possède ce savoir-faire pour mélanger le funk, la soul, la house, et le jazz avec une sensualité qui n’existe quasi plus depuis l’arrivée des musiques digitales.
Rencontre avec Lati Kronlund…
Le funk, la soul et le jazz forment un langage universel. Qu’est-ce qui vous connecte à cette musique ?
Personnellement, je ressens un lien particulier avec la musique qui groove depuis mon enfance. Mon père était musicien de jazz et chef d’un big band ; le swing et les cuivres ont donc fait partie intégrante de mon éducation. J’ai passé une partie de mon enfance en Californie et je me souviens très bien d’avoir entendu des chansons à la radio dans la voiture de mon oncle qui me subjuguaient. Des titres comme Thank You Falletin’ Me Be Mice Elf Agin’ de Sly & The Family Stone ou Me and Mrs. Jones de Billy Paul.
Au fil des années, je me suis plongé dans cette musique, j’ai appris son histoire et j’ai découvert les artistes qui l’ont faite, elle est alors devenue une partie intégrante de ma vie
Quelles sont vos sources d’inspiration ?
Outre la musique, je trouve aussi l’inspiration dans d’autres formes d’art, comme le cinéma, la photographie, la littérature et les arts visuels.
Comment composez-vous vos chansons ? Est-ce que les paroles inspirent la mélodie, ou l’inverse ?
Une idée de paroles s’accompagne souvent d’une mélodie, surtout si le texte a un rythme. Mais beaucoup de nouvelles chansons naissent de sessions d’improvisation dans notre studio de répétition : soit on part de zéro, soit quelqu’un propose une idée qu’on commence à explorer. Une fois qu’on a trouvé le bon groove, les idées de mélodies et de parties vocales émergent d’elles-mêmes.
Créer de la musique est-il aujourd’hui un acte intime, politique ou spirituel ?
Le monde actuel est un véritable chaos. Difficile de comprendre comment nous avons pu en arriver là, car lorsque nous avons formé le groupe dans les années 90, nous semblions bien partis pour rendre le monde meilleur. Le mur de Berlin est tombé, l’Union soviétique s’est effondrée. L’apartheid a pris fin en Afrique du Sud et Mandela a été libéré. Après l’ère Reagan-Thatcher, nous avons eu un président démocrate aux États-Unis et un Premier ministre travailliste au Royaume-Uni. C’est dans cet esprit que nous avons créé le premier album de BFE, Cool & Steady & Easy. Mais aujourd’hui, tout va mal, et il est impossible de rester indifférent à la politique. Même les artistes qui ne s’expriment pas ouvertement politiquement le sont par leur façon d’éviter de l’être. Notre nouvel album, Black Butterfly, parle d’un monde nouveau possible, renaissant des cendres de celui-ci, qui s’effondrera inévitablement. Cette conviction comporte une dimension spirituelle très forte, mais elle n’a rien à voir avec la religion ou les sectes. Nous sommes également ravis de faire de la musique à l’ancienne, en jouant de vrais instruments en bois et en acier, à une époque où une grande partie de la musique est produite par ordinateur.
Comment votre environnement (culturel, social, géographique) influence-t-il votre art ?
Je vis à la campagne et je puise beaucoup d’inspiration dans les bois et les randonnées en montagne. La plupart de mes idées me viennent lors de mes promenades à pied ou à vélo en pleine nature. Avant, la vie citadine m’inspirait, mais ce n’est plus le cas. Je suis déprimé de prendre le métro et de voir tout le monde, absolument tout le monde, les yeux rivés sur leur téléphone à la recherche de la prochaine petite dose d’adrénaline visuelle. C’est vraiment triste. Mais s’asseoir à la terrasse d’un café à Paris ou à Londres un soir d’été et observer les gens interagir et faire des choses insolites reste une expérience très positive. La vie continue dans les rues pour ceux qui choisissent de vivre loin de leurs téléphones.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de reprendre Life During Wartime des Talking Heads ?
J’adore cette chanson depuis l’enfance, depuis que je l’ai découverte sur l’album Fear Of Music. À l’origine, nous avions fait cette reprise en 2007, un mélange de Life During Wartime et de Disco Inferno. Nous l’avions même enregistrée, mais notre manager nous a fait remarquer que nous ne pourrions jamais la sortir, à cause d’un problème de droits d’auteur. Du coup, nous l’avons oubliée jusqu’à l’année dernière, quand j’ai retrouvé l’enregistrement et que je l’ai fusionné avec une idée afrobeat que nous explorions depuis un moment. Et les paroles résonnent tellement avec l’époque actuelle.
Vous êtes réputés pour vos performances live exceptionnelles… Avez-vous un secret pour captiver le public ?
Non, pas de secret. On fait juste ce qu’on sait faire. D’ailleurs, je regardais justement l’un de nos concerts et je me demandais pourquoi on ne dansait pas plus sur scène. Mais j’ai réalisé qu’on jouait de nouveaux morceaux, alors on se concentrait sur leur interprétation. On se dit toujours qu’on devrait intégrer quelques mouvements à notre setlist, mais on n’a jamais le temps. Du coup, ce qui se passe sur scène, c’est l’ambiance du moment.

Brooklyn Funk Essentials
Brooklyn Funk Essentials est né dans les années 90. L’industrie musicale a bien changé, et pourtant BFE est toujours là. Comment expliquez-vous cette longévité ?
L’industrie musicale n’a jamais compris l’esprit de BFE. Quand on a signé avec une major, ils ont essayé de se débarrasser de la moitié du groupe et de n’en garder que cinq maximum pour que ce soit plus commercial. Ils ne comprenaient pas le concept d’un vrai groupe de stars, ce qu’on voulait vraiment être. Quand on a fêté les 30 ans de la sortie de notre premier album, j’ai posé la même question à notre manager. Il m’a répondu : “Vous avez de bons morceaux. Si les chansons étaient nulles, personne ne les écouterait.” Ça fait plaisir à entendre. Mais je pense aussi qu’on a continué à développer nos idées et à trouver de nouvelles inspirations. Il n’a jamais été question de surfer sur la vague de la nostalgie des années 90. Ce serait totalement inutile pour nous. D’autant plus que notre véritable inspiration remonte à bien plus loin : au funk et à la soul originels des années 70 et 80. Alors, plutôt que de répéter ce que nous avions déjà fait, nous avons cherché à composer les meilleures chansons possibles et à les interpréter au mieux. Nous avons eu la chance de percer sur certains marchés internationaux, ce qui nous a permis de tourner et de subvenir à nos besoins, et c’était formidable. Mais cela n’explique pas pourquoi notre musique continue d’être écoutée partout dans le monde et pourquoi nos nouvelles sorties rencontrent un tel succès.
Quels disques écoutes-tu en ce moment ?
J’aime les artistes contemporains comme SAULT, Khruangbin, Kokoroko, Little Simz, Chronixx, Kendrick Lamar, Dina Ogon, Cleo Sol, DJ Maphorisa, Joshua Idehen, Anderson Paak… Mais chez moi, quand je mets des disques, c’est généralement du jazz classique comme Sonny Rollins, Thelonious Monk, Miles Davis, Lee Morgan, Bird… ou du bon vieux Grace Jones, Sade, Sly Brothers, Marley…

Brooklyn Funk Essentials, Album Black Butterfly
Informations Tournée 2026 :
26 juin : Le Broc (Theatre de Verdure)
2 juillet : Paris (Le New Morning)
3 juillet : Grabels (Château de Grabels)
4 juillet : Monaco (La Note Bleue)
4 août : Marciac (Chapiteau)
Interview réalisée par Juliette Labati
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