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Brigitte de Thélin, sa rencontre avec la culture Navajos : “Your art is your heart”

Mackowiak Eva 17 avril 2021
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Rencontre avec l’artiste française Brigitte de Thélin, qui nous immerge le temps d’une interview dans l’histoire émouvante de l’art traditionnel Navajos et des peintures de sables médicinales.

Bonjour Brigitte, avant de plonger dans l’univers des Navajos, pourriez-vous vous présenter, ainsi que votre parcours ?  

J’ai d’abord suivi des études afin d’obtenir ma maîtrise en mathématiques, avant de me rediriger vers l’informatique. J’ai pris tous les métiers dans les sociétés de services pour arriver à la direction de projets et j’ai continué en tant que consultante indépendante dans la méthodologie. Aujourd’hui, je travaille en tant que manager en communication au McDonald’s de Clignancourt. 

Quel est le rapport des Navajos à l’art en général ? 

Les Navajos ont une grande maîtrise des arts : l’art de faire de très beaux paniers, des bijoux en argent plus qu’extraordinaires, puisqu’un Navajo en porte obligatoirement. Ils pratiquent également la poterie, plus généralement en argile, ainsi que l’art des tapis grâce à leurs nombreux élevages de moutons. Ce sont de très grands artistes.

D’où est venu le souhait d’explorer cette culture ? 

J’ai commencé il y a au moins 15 ans. Un jour je suis rentrée dans la librairie Pavé à Paris. Elle est malheureusement fermée aujourd’hui mais c’était une librairie extraordinaire qui mettait en avant certains livres, avec une petite carte du libraire qui l’avait lu et donnait son avis sur ce qu’il avait aimé ou non. En y entrant j’ai trouvé un livre sur les Navajos et mon regard s’est arrêté dessus car quand j’étais petite, je dessinais toujours des personnages qui ressemblaient drôlement à cela. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à rentrer dans le monde des Navajos, alors que je n’avais jamais posé les pieds aux États-Unis. Mon voyage n’a été qu’intérieur. 

Pourquoi avoir choisi de s’orienter sur les peintures de sable ? 

C’est grâce à ce livre qu’ensuite je me suis plongée dans de nombreux autres livres, ainsi que dans les témoignages de plusieurs femmes Navajos. Ces femmes avaient réussi à participer aux cérémonies et dessiner des croquis de ces peintures de guérison faites de sable ou de bénédiction. Que ce soit pour les femmes ou pour les hommes, il est totalement interdit de reproduire une peinture éphémère dont le rôle est de guérir. Elles, elles avaient réussi à faire des dessins, des croquis, et je suis partie de cela. Je travaillais la nuit pendant des heures et des heures. J’essayais de les étudier, d’analyser, de comprendre. J’ai beaucoup appris mais ça me faisait peur, notamment la figure de l’aigle. 

L'Aigle

Grand Tonnerre noir © Brigitte de Thélin

Pourquoi l’aigle en particulier ?

L’aigle porte un message très fort dans la culture Navajos. L’aigle voit tout, vous ne pouvez rien lui cacher, et soit il vous détruit, soit il vous aide. On l’appelle “aigle tonnerre” car il a des éclairs sous les ailes qui peuvent lui permettre de vous foudroyer. S’il souhaite vous aider, alors il utilisera l’eau sacrée qu’il possède également sous ses ailes.

Plus clairement, qu’est ce que représente leur “peinture de sable”? 

Encore maintenant, les Navajos utilisent les peintures de sable comme aide à la guérison durant les cérémonies. Les gens se réunissent et un Medicine Man vient chanter, puis il va poser le sable sur vous pour vous guérir. Le sable a le pouvoir d’aspirer l’énergie noire de votre maladie, il devient ensuite impur et doit donc être jeté dans l’eau pour être purifié. Le symbole de l’eau est la libellule car quand il y a des libellules, cela indique que l’eau est pure. Dans les peintures de guérison, tout se lit à travers le centre de la peinture : si vous avez un cercle, c’est que vous allez guérir en passant par la mort. Vous voyez ce que vous voyez, mais vous ne pouvez pas comprendre si vous ne faites pas partie de cette culture ou si vous ne l’étudiez qu’en surface, car les œuvres sont remplies de symboles. 

Avez-vous eu l’occasion de partager votre art avec les Navajos ? 

Vous savez, j’ai pris des années à faire ces peintures, à les comprendre, je ne les montrais à absolument personne. Jusqu’au jour où mon père les a vues et les a prises en photo, en me demandant si c’était moi qui les avait réalisées.  Un jour je me suis retrouvée dans un hôtel avec une amie, lors d’une formation que je donnais. On s’est retrouvées toutes les deux, en se demandant ce qu’on allait bien faire. Je lui ai dit que je peignais et que j’avais toujours des croquis sur moi, elle a souhaité en voir car elle n’était pas très peinture. En les voyant, elle a été tellement étonnée qu’elle m’a demandé d’exposer mes œuvres dans sa ferme et de les expliquer, de faire découvrir mon travail et la culture Navajos au public. C’était le début de l’ouverture sur le monde pour moi, elle avait invité une cinquantaine de personnes qui m’ont toutes acheté quelque chose, elles ont été passionnées. C’était il y a huit ans. Puis je me suis rendue au musée du quai Branly où les Navajos devaient être présents. Je suis venue avec toutes mes photos, environ 150, et j’apprends alors que les Navajos ne viendront pas. Une femme “porte-parole” est présente à leur place et je ne sais pas pourquoi, ça s’est très mal passé avec elle. En voyant mes photos, elle m’a répondu : “Comment osez-vous faire ça? Les Navajos vont être extrêmement choqués que vous fassiez des peintures de guérison de sable !”. J’étais très complexée car je me suis dit que je n’avais pas le droit de faire ça. Plus tard, un homme consulte mon site internet un peu par hasard, même s’il n’y a pas de hasard dans la vie. C’était le créateur du premier “pomo” (ndlr : la réunion de tous les Indiens) en France, dans le Jura. Cet homme m’a écrit pour m’y inviter, je me suis retrouvée dans un endroit complètement perdu. Il m’a fait vivre un moment extraordinaire, il m’a présenté les Navajos qui ont pu voir d’eux-mêmes mon travail. Après avoir parcouru mes photos, ils sont revenus vers moi en me demandant “Vous savez ce que cela signifie ?”, j’ai répondu oui avant que l’un d’entre eux ne réplique avec une phrase qui m’a énormément touchée et particulièrement marquée : “Your art is your heart”.

Avez-vous appris de cette culture au niveau spirituel ?

La vie m’a montré que du jour au lendemain nous pouvons tout perdre, j’ai donc souhaité retrouver mes origines, les origines du monde, et les transmettre à mes enfants. Étant croyante à la base, j’ai très vite voulu voir plus loin. En réalité, l’origine du monde, les mythologies, les religions, vous racontent toutes les mêmes choses, tous les secrets de la vie sont là. Vous arriverez peut-être un jour à voir que la vie est magique. Il y a des signes partout, que nous ne pouvons pas voir avec l’énergie que nous avons, en France particulièrement. Si vous mettez les pieds dans des pays reculés, vous trouverez une énergie complètement différente, où vos pensées se concrétisent très vite. J’ai envie d’entendre leur message et de ne pas laisser cette culture disparaître. 

Quels sont vos procédés et/ou matériaux afin de vous replonger dans ces traditions ? 

Eux utilisent du sable de différentes couleurs qu’ils pillent ensemble pour créer des pigments très colorés. Moi j’utilise de l’acrylique, je fais des fonds pour retrouver la couleur de la terre Navajos. J’utilise de la colle pour la dimension et je dessine avec cette colle pour éviter que mes travaux soient plats. Où que j’aille, j’ai l’habitude de ramasser des petits bouts de feuilles, de fleurs… Je vais mélanger quelques feuilles, du sable que j’ai trouvé, des plantes. Mon côté mathématique me pousse à utiliser de l’encre pour contourner le sable afin que la géométrie soit parfaite, mais je n’ai jamais reproduit leurs œuvres de manière exacte, afin de respecter leur culture et leurs méthodes traditionnelles. 

La femme maïs © Brigitte de Thélin

 

Plus d’informations sur le site internet de Brigitte de Thélin.

Propos recueillis par Eva Mackowiak

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