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    “Kitten Healer Litter “ : une exposition de Tiziana La Melia à la Galerie Anne Barrault

    Anaïs Pedro 21 mai 2026
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    Vue d'exposition, Kitten Healer Litter, © Pauline Assathiany

    Tout commence au cœur d’une chambre humble et ordinaire : Tiziana rend visite à sa grand-mère maternelle, originaire des Abruzzes, immigrée au Canada. Pensive, l’artiste est allongée. Alors que son esprit flâne, ses pensées glissent vers un souvenir : le salon de sa grand-mère sicilienne, tapissé d’un papier mordoré et orné de rose de damas. Ce papier texturé rappelle l’imitation de velours utilisée pour les vêtements clinquants de Juicy Couture. Ce choc sensoriel pousse l’artiste vers une idée qui accouche de son poème Juicy, puis de son long-métrage The Simple Life: Country Mouse City Mouse Hamster.

    Le velours comme matière : entre réminiscence du passé et esthétique Y2K (Year Two Thousand)

    Née en 1982 à Palerme, en Sicille, l’artiste vit et travaille à Vancouvert, au Canada. Toutefois, elle a passé son enfance dans un verger sur les territoires Syilx/Okanagan au sud de la Colombie-Britannique. Tiziana porte en elle cette petite fille qui s’est construite entre le milieu rural d’Amérique du Nord et les maisons chaudes, bruyantes et réconfortantes d’Italie du sud. Cette cacophonie incrustée de joie, de rugosité et de désordre berce l’artiste dans un marasme où les temporalités se confondent.

    En effet, le film The Simple Life: Country Mouse City Mouse Hamster active cette dissonance temporelle où la langueur de la campagne se confronte à l’aire du numérique du début des années 2000 jusqu’à aujourd’hui. L’artiste fut une adolescente dans cette période Y2K, avec l’émergence des forums en ligne tel que Skyblog ou MySpace. Les années 2000 furent l’âge d’or des tabloïds : des magazines papier saturés d’images, de titres tape à l’oeil et de couleurs pop.

    Le long-métrage de l’artiste tire son inspiration de l’émission iconique The Simple Life, dont les têtes d’affiche sont les « it girls » du moment, Paris Hilton et Nicole Richie. Ces deux jeunes femmes sont caractéristiques du style bimbocore. L’esthétique de la « bimbo » s’imprime instantanément dans l’inconscient collectif : une hyperféminité marquée par le rose Barbie et les strass, des apparats mis à l’honneur par le magazine Playboy.

    The Simple Life: Country Mouse City Mouse Hamster, © Tiziana La Melia

    Ces fameux tabloïds se repaissent du scandale : on cherche le scoop et la polémique en divulguant des photos volées de célébrités. Les images les plus atroces possibles. C’est dans ce contexte que cette téléréalité s’implante. On ne se contente pas de montrer le train de vie des « it girls » : on les place dans la campagne, un environnement rude, en marge des paillettes à gogo. La subversion et le choc sont le pain bénit du peuple. Le principe est ludique : Paris Hilton et Nicole Richie expérimentent des petits jobs : serveuses dans le pub du coin, agricultrices ou éboueuses. Il est jubilatoire de voir ces princesses galérer et se vautrer ; c’est cathartique. Le spectateur lambda peut enfin s’identifier aux stars qu’il adule tout en se moquant d’elles.

    The Simple Life: Country Mouse City Mouse Hamster, © Tiziana La Melia

    La marque de vêtements Juicy Couture, propulsée dans les années 90, impose sa pièce phare : le survêtement en velours, confortable et accessible. Des créations roses bonbon portées par des icônes, dont Paris Hilton. Tout le monde désire être une « Juicy Girl », une tendance qui fait également référence au style McBling. « MC » pourrait potentiellement se rattacher au « Main Character », le syndrome du personnage principal, et « Bling » viendrait de l’onomatopée « bling-bling », le bruit généré par les chaînes des rappeurs américains.

    Arborer le style McBling, c’est performer une richesse ostentatoire durement acquise, un symbole de réussite sociale. L’œuvre de Tiziana La Melia apporte justement un discours critique, car elle explore cette fausseté de la texture velours : ni le papier peint de sa grand-mère, ni le survêtement Juicy Couture ne sont des matériaux nobles. La mode Y2K est une armure, un mood board qui protège une identité instable et précaire. Un moment où l’image de soi devient une marque. « L’outfit » n’est alors qu’une surface à gratter, et l’esthétique Y2K en est le langage.

    The Simple Life: Country Mouse City Mouse Hamster met en dialogue ces mondes inconciliables par la mise en scène de ses corps.

    Nostalgie des années 2000 : vers le retour d’un espace d’émancipation et d’expérimentation

    Après visionnage, le film laisse une sensation de bricolage : les rushs paraissent décousus et spontanés, l’image est granuleuse, ce qui suggère une caméra de basse qualité. En outre, L’usage du format DV (Digital Video) permet cet aspect texturé, cette forme de cinéma expérimental convoque en effet une sensation fait main et authentique. Un geste de résistance face à l’imagerie contemporaine, « clean » et hyper contrôlée. Les plans se superposent, des sons aux tonalités enfantines se collent aux voix de nos protagonistes. Tout est pensé pour nous plonger dans un rêve, une bulle en dehors du temps où la narration est opaque, à la croisée de l’absurde.

    The Simple Life: Country Mouse City Mouse Hamster, © Tiziana La Melia

    Par ailleurs, les proches et la famille de l’artiste ont été réquisitionnés pour incarner des personnages dans ce projet, si bien que les frontières entre performance et improvisation sont floues. On est touché par cette communauté d’amis qui s’entraide et qui se fond dans cette douceur sirupeuse. La texture, en tant que « pattern », revêt plusieurs formes, dont des gros plans sur la nourriture, les mélanges hasardeux et les sauces qui dégoulinent. Ce focus sur les repas confère à l’œuvre une sensualité exacerbée ; toutefois, on peut y déceler quelque chose de dérangeant et de répulsif. Il y a un jeu entre le jus qui dégouline de partout et Juicy Couture. Comme si ce glamour un peu kitsch couvrait une blessure infectée.

    Les protagonistes Velours et Helles Bella portent des costumes affriolants : multiples accessoires, couleurs acides, bijoux bariolés et énormes lunettes de soleil. Leur hanches, leur taille et leur ventre sont nus. Une libération des corps qui dénote avec les injonctions conservatrices des classes dominantes. Finalement, ce maximalisme assumé est-il une forme de protestation ou une énième tentative d’appartenance à un groupe ?

    The Simple Life: Country Mouse City Mouse Hamster, © Tiziana La Melia

    Tiziana La Melia est une artiste, oui, mais avant tout une femme qui se cherche ; elle expérimente son identité à travers différentes formes, que ce soit la vidéo, le dessin, l’écriture ou la sculpture. Dans le cadre du Project Space All, au sein d’une ancienne cave à fromage de Palerme, l’artiste collabore avec un artisan et confectionne des râpes à fromage en forme de cœur. Ces instruments de cuisine, fonctionnels, évoquent des charms que l’on pourrait accrocher à nos sacs. Elle a également créé d’autres objets : des louches qu’elle a refaçonnées avec des barres de métal tordues.

    I do, Tiziana La Melia, © Anaïs Pedro

     

    Ladle, Tiziana La Melia, © Anaïs Pedro

    Ces expérimentations organiques avec le métal nous renvoient à l’idée de customisation et de rafistolage. On ne jette pas, mais on reconstruit et se réapproprie les objets. Des objets utilitaires qui se déplacent au rang d’artefacts. Des talismans lyriques qui nous transposent dans des surréalités. Néanmoins, lors de l’exposition, ces louches furent utilisées pour verser de la soupe aux invités. Ainsi, l’on place un geste intime, presque trivial, dans une sphère spéciale : la galerie parisienne.

    Quand l’innocence et la crasse s’entrechoquent, ou la candeur se heurte à la sordidité du monde adulte

    À la fin des années 90, l’an 2000 incarne la promesse d’un avenir d’abondance, plein d’avancées technologiques. On pouvait enfin vivre le futur dont on avait toujours rêvé ; or, ce passage au XXIe siècle marque également le bug de l’an 2000. On imaginait un effondrement des banques, des bourses et même des crashs d’avion. Pourtant, il ne s’est rien passé ; les attentats du Attentats du 11 septembre ne sont survenus qu’en 2001. La génération Z se figure cette période Y2K comme une ère d’euphorie naïve.

    Si l’on revient au film, Velours et Helles Bella symbolisent cette candeur qui n’est pas entachée par les bouleversements de la vie.

    L’artiste convoque la figure du hamster sauvage, contraint à la domestication par l’agriculture intensive. On le chasse de son environnement naturel pour l’enfermer dans une petite cage. Le hamster sauvage se transforme en hamster d’appartement. Il se dépense inlassablement dans sa roue, ce qui fait une belle métaphore avec le travailleur capitaliste. Les travailleurs sont sous le joug d’une productivité extrême, nécessaire pour survivre. Nous baignons tous dans une certaine forme d’enfermement, un système dont il est illégal de s’extraire. Tu fais fructifier ton entreprise, ou tu meurs.

    The Simple Life: Country Mouse City Mouse Hamster, © Tiziana La Melia

    Velours et Helles Bella sont des hamsters déconnectés de la réalité, ils perçoivent le monde en rose. C’en est presque touchant de les contempler dans ces paysages ruraux. Autour d’un pique-nique, munis de leurs talons aiguilles ou en cajolant ses vaches destinés à mourir. Ils vivent un roman pastoral. Pourtant, l’artiste ne montre pas une campagne idyllique, il y a des mouches, de l’herbe jaunissante, et des fruits pourris.

    The Simple Life: Country Mouse City Mouse Hamster, © Tiziana La Melia

    Un jour, elle peinait à mettre de l’ordre dans sa vie ; alors, un de ses amis lui a offert un vieux calendrier publicitaire qu’elle a finalement customisé d’écrits, de dessins et de gribouillages : un chaos interne qui ne se range pas dans une case. L’esthétisation de la violence productiviste et de l’urgence économique est accrochée au mur comme une œuvre.

    Tiziana La Melia, Calendar 2026, © Pauline Assathiany

    Tiziana La Melia se définit comme une personne queer, une identité en marge des normes binaires de sa campagne. Elle s’est longtemps sentie engourdie, voire dissociée de sa propre sexualité. Ainsi, confronter une esthétique Y2K hyper débridée avec ses racines familiales, qu’elle chérit, lui a permis de se réapproprier son territoire et de déstabiliser les structures de pouvoir locales. Le massacre de fruits, visible dans le film, traduit une chair étriquée qui expulse son jus. Autrement dit, un désir profond d’exprimer sa sexualité. Ce tournage fut une guérison, une façon d’être en paix avec elle-même et avec sa communauté.

    Ce dîner de campagne avec sa maman, sa sœur, sa nièce et ses amis Kiel et James évoque la famille que l’on choisit, que l’on recompose. Une envie d’expérimenter des modes de relation pluriels. Être « Juicy », c’est briller sans honte.

     

    Tiziana La Melia, Cat and Mouse, © Pauline Assathiany

    Lors d’un atelier de restauration de fresques à Florence, Tiziana La Melia apprend le spolvero, une technique de transfert d’image datant du XIIIe siècle. De minuscules trous permettent de laisser passer les pigments, et donc de transférer l’image en pointillés sur le mur. L’artiste mobilise cet héritage pour créer une sorte de storyboard. Ces feuilles de papier sont aussi délicates que la mémoire ; nos souvenirs, si précieux soient-ils, s’étiolent comme la poussière. Lorsque l’on regarde en arrière, l’on a accès à des fragments d’histoires délavées que l’on conserve dans des écrins.

    Vue d’exposition, Kitten Healer Litter, © Pauline Assathiany

    Anaïs Pedro

     

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