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    Slow visite : et si on ralentissait ?

    Sarah Meneghello 12 avril 2026
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    Un nouveau concept se développe en médiation culturelle sensible : la slow visite mêle pleine présence, mouvement intérieur et découverte des œuvres. La sophrologue Gaëlle Piton et la médiatrice Amélie Dubois nous ont ainsi reliés à nous-mêmes, aux autres et à Magdalena Abakanowicz (1930-2017), artiste appréciée à cette occasion, au Musée Bourdelle. Une expérience mémorable.

    Le numérique favorise l’accès à la culture, permet de vivre des sensations inédites et de changer nos perceptions. Nous sommes nombreux à en apprécier les effets car son utilisation dans les expositions peut booster l’imaginaire et ouvrir des perspectives infinies. À condition d’être encadrées.

    En début d’année, on a d’ailleurs beaucoup entendu parler de la “pause numérique”, d’une école sans portable. Une enquête Ipsos BVA menée avec CESI montre que 64 % des Français se disent prêts à planifier une déconnexion. Le Dry janvier n’est pas qu’un concept. Ce phénomène traduit l’évolution des prises de conscience sur nos dépendances aux flux d’images et de pensées, les dérives qui en découlent, les conséquences sur le rapport à la réalité, sur le vivre ensemble et la santé mentale.

    Gaelle Piton au Musée de l’ IMA © Laure Villain

    Certes, sont ciblés réseaux sociaux, jeux vidéo, mails, streaming. Mais dans tous les secteurs et pour toutes les générations, on interroge les pratiques (voir la rencontre à la Cité des sciences et de l’industrie du CLIC Culture & Innovation(s) : “Ralentir, de déconnecter, se reconnecter”. Tandis que les nouvelles technologies s’imposent dans nos vies et les musées, d’autres tendances visent à développer des ressources plus intimes, à se poser, donc à mieux regarder.

    Se (re)connecter

    Gaëlle Piton est la première sophrologue à intervenir dans le cercle muséal et le Musée Bourdelle a été le premier musée français à proposer une visite déconnectée (en juin et octobre 2025). Avec la médiatrice culturelle Lucile Chastre, elle co-créé le concept en 2017, au Musée de Saint-Denis. Depuis, Gaëlle Piton rencontre un franc succès : Découvertes méditatives du Musée de l’IMA, visites adaptées au Musée Rodin, au Musée de la Poste, au Musée des Arts et Métiers, au Musée des Beaux-Arts de Quimper, au Musée de la Libération, au Musée Méliès-Cinémathèque Française

    Gaelle Piton au Musée des Arts et Métiers © Laure Villain

    Sa formation certifiée, ses expériences dans le champ social en Seine St-Denis et comme coach nourrissent ses activités. Gaëlle Piton est aussi autrice de six ouvrages sur le sujet, podcasteuse et créatrice de la méthode Danser sa vie®, qui relie corps, art et sensibilité (lire notre entretien). Attachée à démocratiser les pratiques, elle a fait de “cette traversée intérieure, un chemin d’accompagnement, de création et de transmission”.

    Médi(t)ation

    Au Musée Bourdelle, Gaëlle Piton nous a invités à une rencontre sensorielle et méditative avec cette grande figure de l’art textile et sculptural qu’est Magdalena Abakanowicz (1930-2017). “Plus qu’un concept, c’est une méthode, un écosystème, une traversée vivante”, souligne-t-elle. “Mon approche est née d’une intuition forte : et si l’on cessait de “consommer” les œuvres pour enfin les rencontrer ?”

    Sa démarche repose sur la collaboration avec l’équipe de chaque musée : “Je ne conçois aucune visite en solo”, précise-t-elle. Ici, le binôme avec Amélie Dubois, fonctionne bien puisque, après chacune des trois étapes, cette dernière construit son discours sur les réactions des participants. Un petit pas de côté, une belle improvisation ! “Cette rencontre est fondée sur le dialogue avec l’artiste, des œuvres, les publics et la médiatrice qui nous accompagne. À une époque qui sépare les êtres, où tout est fait pour nous déconnecter de la nature et des autres, il s’agit de faire du lien”.

    Changement de paradigme

    Les slows visites renouvellent la relation aux publics. Quand l’IA affirme sa puissance d’accélération et ouvre des espaces infinis, certains font le pari des forces de l’esprit, à commencer par celle de l’humain, et de la lenteur. La sophrologie joue pleinement son rôle. Devant l’épuisement des ressources, y compris les nôtres (physiques, intellectuelles), la sobriété et le recentrage sont à l’ordre du jour. Ainsi, s’engager de la sorte au contact d’œuvres relève-t-il également de l’immersif et du participatif, voire de la performance.

    Si cette technique de développement personnel existe depuis belle lurette, son application dans le champ culturel est une innovation récente : “Ce que j’ai porté ce jour-là n’est pas seulement un format. C’est une vision : celle d’une médiation sensible, incarnée, transformative ; une médiation où l’on ne vient pas seulement apprendre, mais vivre”. Et depuis, les lignes bougent : les institutions s’interrogent sur la place du corps (pas seulement l’importance des connaissances), la qualité d’attention, l’expérience vécue, la trace. Cette approche est reconnue et partagée par des centaines de professionnels du monde culturel.

    Gaëlle Piton au Musée Bourdelle © Fabrice Gaboriau

    Dans les plis du présent, ici et maintenant

    Notre visite spéciale de la Trame de l’existence était donc conçue en trois étapes. Après une brève introduction, il nous a été possible d’expérimenter quelques outils dans différentes postures, réutilisables au quotidien : l’introspection (respiration, ressentis) ; la réception (mouvements et techniques de visualisation / concentration avec l’ensemble des sens ; synchronisation) ; le partage (réactions, questions, interprétations).

    En effet, la disponibilité est un préambule important, d’abord pour apprécier différemment la visite, ensuite pour en profiter plus intensément. Il s’agit de faire le vide, de s’imprégner du lieu les yeux fermés, de s’ouvrir (en sollicitant aussi l’écoute ou les odeurs), d’accueillir nos émotions. Il est vrai que l’organicité des œuvres se prête bien, ici, à l’exercice. “Mon intention est d’étendre les possibilités de contact de l’homme avec l’œuvre d’art par le toucher et l’enveloppement (…), imposer un rythme plus lent sur l’environnement comme un contraste à l’immédiateté et à la rapidité de notre environnement urbain”, écrit l’artiste.

    Face à l’Abakan rouge, certains se sont bel et bien sentis “enveloppés” : “invités dans un refuge”, témoigne une visiteuse. Un autre ressent une angoisse face à l’aspect hybride. D’emblée, cette impressionnante pièce, conçue à la fois comme une cabane et un bouclier, interroge effectivement les liens ambigus et mouvants entre la sphère intime et l’espace environnant. Bonne entrée en matière.

    Justement, après cette œuvre monumentale de nature textile suspendue, on passe à la Farandole, des moulages à notre échelle, en toile de jute retravaillée. À côté, debout, les yeux ouverts, on nous a proposé d’aller dans un sens, puis à rebours, de mimer les postures, de nous laisser emporter par le mouvement général. Le but de cette méditation marchée ? Ressentir l’élan de vie qui a animé Magdalena Abakanowicz.

    Froid dans le dos

    Quelqu’un fait le parallèle avec la Ronde de Matisse. Cependant, l’harmonie laisse vite place à l’inachèvement. Ces créatures acéphales ne tentent-elles pas de se donner la main sans y parvenir ? Amélie Dubois fait référence au butō, cette “danse du corps obscur”, née en réaction aux bombardements atomiques de Hiroshima et Nagasaki, dont se serait inspiré l’artiste, elle-même marquée par la guerre.

    Lors de la 3étape, nous voilà face à un peloton ! Au plus près, on fixe alors son attention sur les moindres détails de Foule V, en imaginant différents points de vue, “entre ciel et terre”, on explore jusqu’aux contours d’une ombre et “pour les plus téméraires”, on goûte, puisque tout est permis en rêve. Cette expérience qui fait appel à la sensibilité fait redécouvrir l’art au rythme de l’instant, du corps et de l’imaginaire.

    Alignés en rangs, ces hommes, comme pétrifiés, traduisent une vision bien sombre de la condition humaine : “La fibre (vivante et malléable) choisie pour texture et support évoque l’écorce autant que l’armure. Suite à une enfance marquée par l’occupation allemande, Magdalena Abakanowicz a beaucoup dépeint des foules, armée sans têtes, troupeau de mutants, pour dénoncer l’effacement de l’identité”, précise la médiatrice. En face, plusieurs dessins exhibent des visages, ou plutôt des apparitions. Décidément, la Polonaise n’était pas portraitiste !

    Fraîcheur du regard

    Que la démarche soit contemplative ou ludique, on perçoit mieux l’esprit qui a présidé à la conception et les forces symboliques en jeu. Étirer le temps et se concentrer sur une sélection, revenir au corps, à la respiration, aux sensations, permet donc d’aller à l’essentiel : “La qualité plutôt que la quantité”. À la toute-puissance, la slow visite oppose la fragilité du vivant, la poésie de l’infiniment petit, le souffle de l’invisible.

    Chaud au cœur

    On prend le temps de l’observation, avant de confronter son point de vue aux cartels. Surtout, sur les conseils de Gaëlle Piton, on “laisse les œuvres nous transformer”. Et “on est tous très compétents”, nous rassure-t-elle, car cette approche consiste à créer “une empreinte positive”, plus qu’à exploiter un savoir.

    Comme quoi “l’innovation ne passe pas toujours par plus de technologie, mais par plus de présence”, insiste la sophrologue. Si le numérique occupe beaucoup les musées, les aventures humaines doivent donc absolument demeurer un volet important, avec ateliers, rencontres, échanges et propositions insolites, telles les slow visites. De plus, les espaces de l’exposition étaient réservés exclusivement aux participants, qui pouvaient profiter pleinement du musée, exceptionnellement ouvert à cette occasion. Extra !

    Sarah Meneghello

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