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    “Laundromat” : Le programme délicat de Lucie Rosická à la galerie Trafo de Prague

    Anna Remuzon 12 mai 2026
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    Lucie Rosická, "Laundromat" - Vue de l’exposition © Courtesy Galerie Trafo / Photo : Tomáš Rasl

    Figure montante de la scène artistique tchèque, Lucie Rosická illustre le retour en force de l’art textile à l’ère contemporaine. Elle fait pleinement partie de cette génération d’artistes féminines qui réinvente les codes de la couture, de la broderie… et détourne des matériaux et des techniques longtemps perçus comme domestiques. Entre douceur et engagement, la matière se rebelle désormais comme le corps qui n’aspire plus à l’utilitaire, mais souhaite se libérer des conventions et des clichés. Cette réappropriation subtile de la représentation du corps et du féminin, Lucie Rosická l’opère avec une grande maîtrise des gestes et des émotions… non sans une pointe d’ironie sociale.

    Tout est parti d’un rêve d’enfant : devenir créatrice de mode. Le rêve se réalise finalement sous une autre forme pour Lucie Rosická… celle d’une œuvre textile qui vient habiller le monde avec autant de sensualité que d’élégance, et parfois d’insolence. L’œuvre est comme une chair vivante ; le tissu, soyeux ou velouté, devient un épiderme luxueux aussi fragile que résistant. À la surface, s’y écrivent les lignes d’une vie. Tout en creux et en reliefs, Lucie Rosická invente une topographie qui se situe entre le dessin et la sculpture. De la vue au toucher, elle éveille les sens et transforme la matière en une expérience à la fois sensorielle et interpersonnelle. Ce sont autant de rencontres, que de reflets de soi-même. Les lignes cousues au fil rouge sont comme des cordes tendues sur lesquelles la femme avance en funambule. Elles sont d’une grande tendresse et d’une grande violence, caresses et blessures dont on garde la mémoire. Rouge d’amour ou de sang… la forme, la figure et le corps naissent de la main attentionnée de l’artiste et de la piqûre froide de la machine.

    1-2 : Lucie Rosická, Exposition Laundromat © Courtesy Galerie Trafo / Photo : Tomáš Rasl

    Pour cette exposition, Lucie Rosická va jusqu’à transformer la galerie en laverie. Elle nous propose un programme délicat pour nos êtres fragiles. Car ici, les enfants ne naissent ni dans des choux, ni dans des roses mais dans des machines à laver. On n’y lave pas son linge mais ses états d’âmes et ses humeurs comme autant d’effets personnels. On s’autorise à ne pas être totalement “clean” en permanence. On ne fait pas semblant. Peut-être cherchons-nous simplement à renaître, à changer de peau ou à faire disparaître les tâches si profondément inscrites dans la fibre de nos existences. Les châssis ronds nous invitent ainsi à regarder à travers le hublot de la machine, jusqu’à devenir un reflet de nous-même enfermé dans le tambour. À l’intérieur de ce ventre mécanique, tout se met à tourner et les lignes suivent le mouvement en se déformant dans un flot aussi savonneux que les pensées. La peau tiraille dans ce temps d’introspection. 1000 tours par minute. La figure se trouble, se démultiplie, voire se brise… étourdie par le tourbillon de la vie qui se déroule comme un cycle automatique qu’on ne peut interrompre.

    Lucie Rosická, Exposition Laundromat © Courtesy Galerie Trafo / Photo : Tomáš Rasl

    Sans idéalisme ni fantasme, Lucie Rosická utilise ce lieu commun pour en faire un théâtre de la condition féminine et de la maternité (comme de la vie) sous ses multiples facettes et ses paradoxes : être tout à la fois, être tout et son contraire, être tout en même temps, être partout tout le temps. Sujet de désir ou objet de désir, dans le regard des autres et celui que l’on se porte à soi-même, dans le reflet d’un miroir ou celui d’un écran de smartphone… c’est la même histoire qui se rejoue sans cesse. L’artiste donne ainsi à voir le don d’ubiquité quotidien dont doit faire preuve la mère, la fille, la sœur, l’épouse, l’artiste, l’amante, l’entrepreneuse, l’employée… cette femme hypersensible, hyperactive, mais sexy jusqu’au bout des ongles. Elle croule sous les attentes, les injonctions et les hypothèses des autres, comme une pile de linge qui s’accumule et autant de rôles à jouer, inlassablement, jour après jour, dans l’indifférence. Se poser ? Une chambre à soi ? Juste un instant pour s’asseoir devant le hublot comme une poupée de chiffon inanimée en attendant que le cycle soit terminé. Être débordée, lessivée, mais revenir le lendemain ! Recommencer ! Et s’en réjouir… machinalement. La ligne devient alors un manifeste. À fleur de peau, elle laisse une trace indélébile dans l’histoire personnelle et collective pour rendre compte de la beauté la plus invisible. Car le travail domestique est comme cette surface lisse et monochrome que seul le fil vient révéler et enfin mettre en évidence… le début d’une reconnaissance et d’une prise de conscience.

    Lucie Rosická, “Laundromat” – Courtesy Galerie Trafo / © Tomáš Rasl

    Commissaire d’exposition : Thom Oostehrof

    Plus d’infos :

    Galerie Trafo sur Instagram
    Site Internet de la galerie Trafo
    Instagram de Lucie Rosická

    Anna Remuzon

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