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“Et si le monde entier avait accès à vos émotions ?” : rencontre avec Antonin Atger, auteur de la saga Interfeel

Iris Guazzini 16 juin 2022
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© Antonin Atger

Auteur de la saga Interfeel, TikTokeur et intervenant en milieux scolaires, Antonin Atger a plus d’une corde à son arc. Nous sommes allés à la rencontre du jeune écrivain lyonnais qui s’est confié sur la vie d’auteur et les mécanismes à adopter dans ce métier, le tout avec une touche d’humour. Inspiré par ses voyages et ses études en science politique il nous offre trois tomes pour jeunes adultes, riches en rebondissements, créativité et réflexions.

Comment vous est venue l’écriture ?

C’est venu depuis que je suis tout petit. En fait, j’étais plutôt solitaire à l’époque et quand on écrit, on n’a besoin de personne d’autre. On a un stylo, un papier ou un ordinateur, et voilà. Et il y avait aussi cette idée que c’était un moyen de se distinguer. Aujourd’hui, ça m’aide à raconter des histoires, et à faire réfléchir. C’est véritablement un aspect que j’aime beaucoup : chercher des histoires avec des rebondissements, du suspens, des émotions. C’est un bon moyen d’intéresser les gens à des sujets auxquels ils ne feraient pas attention s’il n’y avait pas une histoire autour. Donc voilà, ce que j’aime bien dans l’écriture, c’est qu’on peut allier les émotions à la réflexion, tout en créant un univers et faire travailler notre imagination. Avant je faisais surtout des polars ; imaginer des coups de théâtre et surprendre le lecteur sans arrêt, un peu comme Agatha Christie, j’aime beaucoup ça.

D’ailleurs, c’est ce que vous faites dans Interfeel ?

Souvent, quand on me demande les influences qui m’ont inspiré pour écrire Interfeel, je pense surtout aux polars. C’est-à-dire que je prends une intrigue de polar et je la mets dans un univers de science-fiction. Et d’ailleurs, les gens qui sont peu tournés vers la science-fiction ne sont pas perdus en lisant Interfeel ; c’est un univers assez réaliste finalement.

Justement, pouvez-vous nous pitcher Interfeel ?

Alors dans Interfeel, j’imagine un nouveau réseau social qui permet de partager ses émotions. On a tous une puce dans l’oreille gauche, par laquelle on ressent les émotions des autres. Il y a plein de conséquences très concrètes à ça : on parle beaucoup moins, il y a moins d’expressions faciales et, d’un point de vue sociétal, il y a moins de discriminations, plus d’empathie et plus de tolérance. C’est une société très pacifiée. L’inconvénient, c’est que si on se déconnecte du réseau, les gens nous mettent à l’écart parce qu’ils se demandent pourquoi est-ce qu’on ne partage plus nos émotions, est-ce qu’on cache quelque chose, est-ce qu’on va les agresser… Donc tout le monde se sent obligé de rester connecté à Interfeel. Et dans ce monde un peu dystopique il y a notre héros, Nathan, qui a 16 ans et qui a toujours vécu avec Interfeel. Pour lui, c’est normal d’être connecté au réseau. Sauf qu’un jour, son prof de philosophie va sauter par la fenêtre devant ses yeux, et Nathan ne va rien ressentir. De là, il va se dire : “ce n’est pas normal, je devrais ressentir quelque chose face à ça. Il y a un truc qui ne va pas avec mes émotions, et il y a un truc qui ne va pas avec Interfeel”. Il va commencer à enquêter et c’est comme ça que démarre l’histoire.

Quel est le message que vous souhaitiez faire passer à travers cette saga ?

Heu… Peut-on aimer une histoire quand tous les personnages meurent à la fin ? (rires) Non, ce n’est pas vrai. Mon message principal c’est que la technologie, comme tout le reste, c’est plus compliqué que juste bien ou mal. Et ce n’est pas grave, c’est ce qui la rend intéressante. En gros, dans le tome 1 d’Interfeel, il y a l’idée que Interfeel ce n’est pas bien, même si à la fin c’est un peu plus nuancé. Dans le tome 2 et 3, je vais montrer plein d’exemples où Interfeel c’est très très bien. Dans le tome 4, je me suis dit : “mais maintenant on fait quoi ? si on supprime Interfeel, on va perdre les choses bien. Mais si on garde Interfeel, on va garder les mauvaises choses”. Et au final, ça marche pour tout : par exemple, je suis assez critique des réseaux sociaux et pourtant je suis dessus ; parce qu’au final il y a des choses utiles, et plein de bonnes choses qui en ressortent.

© Guillaume Atger

Vous avez un compte TikTok – qui compte déjà presque 100 000 abonnés – dans lequel vous donnez des conseils d’écriture. D’où vous est venue l’idée de créer ce compte ?

Il y avait plein de choses, la première c’est qu’on était en plein confinement, donc je m’ennuyais. J’ai commencé le 1er novembre 2020 je crois, et je me suis dit “tiens ça peut être pas mal, j’ai un nouveau téléphone portable, et si j’essayais des trucs ?”. Au début j’étais à 20 abonnés pendant plusieurs semaines, puis d’un coup je suis monté à 2000 abonnés, ce qui était déjà extraordinaire sur le moment. Maintenant je suis à beaucoup plus, et c’est cool ! Après l’intérêt c’était aussi de me faire connaître, et faire connaître Interfeel. C’était aussi pour développer mes pratiques d’écriture, et ça a plutôt marché. Et troisième chose c’est que ça plaît aux gens, ça les intéresse. Ça les déculpabilise vis-à-vis de l’écriture. Je pense que beaucoup de gens se disent qu’ils n’ont pas le niveau. Il faut du travail pour écrire mais sincèrement, je pense que tout le monde peut le faire. Il y a un préjugé en France où l’écriture c’est pour les élus : soit on a du talent, soit on n’en a pas. Mais ce n’est pas vrai. C’est comme tout, ça se travaille.

Y a-t-il une routine à adopter pour écrire un livre ? Est-ce que par exemple vous appliquez méticuleusement les conseils que vous donnez sur votre compte TikTok ?

(rires) C’est vrai que je donne beaucoup de conseils sur TikTok que je n’applique pas forcément moi-même. Par exemple je devrais écrire tous les jours, mais je ne le fais pas toujours. Mais ce qui est intéressant, c’est que je rationalise ma manière d’écrire, qui était très intuitive avant puisque je n’ai jamais pris de cours d’écriture. Par exemple, à un moment je me suis dit « mais comment on peut faire pour avoir de la motivation ? » et je me suis rendu compte que je changeais d’endroit pour être remotivé. En fait il faut changer un paramètre : changer de support, d’endroit, de musique, de pièce… Donc finalement c’est très vertueux. Ce n’est pas seulement moi qui donne des conseils sans que ça m’affecte. Quand j’ai commencé les conseils d’écriture, j’avais pour objectif d’en donner un par jour pendant un an. Au départ, je n’en avais évidemment pas 365 en tête, mais ça s’autoalimentait. J’en avais 30 ou 40 il me semble, et ça m’a mis dans un mode de réflexion où dès que je lisais un truc, ou que je voyais un truc, j’avais un coin de mon cerveau qui disait “qu’est ce que tu pourrais en tirer pour faire un conseil d’écriture ?”. Donc j’avais une approche très pragmatique de ça. Et je pense que c’est pour ça que je donne beaucoup d’exemples, de mangas etc, de choses concrètes. L’idée ce n’est pas d’arriver et de dire “moi je sais”, mais plutôt “voilà concrètement comment ça marche”.

Vous avez récemment repris vos études en psychologie. Est-ce que vous pensez que cela a impacté votre manière d’écrire ?

C’est une bonne question… Finalement, je dirais que c’est l’inverse qui s’est passé. Au début, j’avais un petit peu l’idée que quand le héros avait eu un trauma quand il était petit, ça devait impacter toute sa vie. En fait quand on étudie la psychologie, on se rend compte que c’est plus compliqué que ça. Les événements traumatiques existent, bien sûr, mais la personnalité reste assez stable finalement. Par exemple, si une personne est de nature plutôt souriante, elle ne va pas arrêter de sourire pour le reste de sa vie si elle vie un événement tragique. Donc ça m’a fait me rendre compte qu’il fallait que j’arrête de mettre une explication mono causale à une manière d’agir. Maintenant, ça me semble important de montrer qu’une personnalité est complexe sur plusieurs aspects. Ça m’a aidé à avoir plus de nuances et plus de liberté sur ce que peut ressentir un personnage malgré ce qu’il a vécu.

©Elsa Siegwald

Concrètement, c’est quoi la vie d’un auteur ?

La coke, les jets, les pots de vin… (rires). Non en réalité, la force et la faiblesse du travail d’auteur c’est que personne ne nous dit quoi faire, donc ça veut dire que si on ne fait rien, on n’a rien. Je vais dire des choses qui ne sont pas hyper glamour, mais je pense qu’il faut beaucoup d’autodiscipline, écrire un peu tous les jours… Même si on n’a pas de deadline, il faut quand même s’en fixer, et il faut être bienveillant avec soi-même. Il ne faut pas se dire “demain je vais écrire 300 pages”, parce que ça ne marchera pas, mais il faut se dire “voilà, à la fin de la semaine il faut que j’ai fini des chapitres, telle partie, etc.” Il faut savoir comment on fonctionne, et si on préfère écrire plutôt le matin, ou plutôt le soir. Il faut se connaître, et c’est du travail. C’est parfois solitaire, parfois pesant. C’est pour ça que je suis content de faire des interventions scolaires parce que je vois du monde et que je suis beaucoup moins solitaire qu’avant ! Et il faut accepter certaines incertitudes aussi. Parce que quand on commence l’écriture généralement, on passe 1 an à écrire son bouquin, on n’a pas de rémunération, donc c’est très incertain. Donc le quotidien d’un auteur, c’est de s’assurer qu’il y a de quoi manger, avoir de la discipline pour écrire, et savoir gérer son temps. Et à mon sens c’est aussi échanger avec les lecteurs sur les réseaux. Tous les écrivains ne le font pas, mais moi j’aime bien le faire, je trouve que c’est important.

Y aura-t-il un tome 4 à Interfeel ?

Le tome 4 c’est très problématique parce que la maison d’édition – Pocket Jeunesse – m’avait demandé de rendre le manuscrit en début 2021, sans apporter plus de précisions. Je l’ai rendu en avril je crois, et on m’a dit “non c’est trop tard, il ne sortira pas”. C’était assez violent parce que c’est quand même du travail, et comme je n’avais pas d’infos, je continuais à écrire… On m’a laissé travailler un an et demi sur ce projet-là, sans être rémunéré ou très peu, en plein confinement donc situation difficile pour les auteurs entre autres. Tout ça pour qu’on refuse de me publier, et sans qu’ils aient pris la peine de me lire. Si on m’avait dit que le livre était mauvais j’aurais pu comprendre… Mais bon. Donc Interfeel 4 est écrit, il finit l’histoire, mais à priori il ne sortira pas.

Avez-vous des projets d’écriture en ce moment ? D’autres livres en préparation ?

Oui, j’écris deux livres en ce moment. Il y a un livre de science-fiction pour jeunes adultes, un peu comme Interfeel, mais sur une thématique très différente. Et un autre livre sur ce qu’on appelle de la littérature blanche, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas de la littérature de genre.

Quels seront les thèmes abordés ?

Et bien alors, c’est l’histoire d’un réseau social qui permet de partager ses émotions… (rires) Non, plus sérieusement ce sera une histoire de science-fiction qui impliquera amitié, libre arbitre et extraterrestres. En gros, on propose un choix aux gens : soit ils gardent leur liberté mais ils sont imparfaits, soit ils deviennent parfaits – c’est-à-dire qu’ils acquièrent des compétences extraordinaires – mais ils perdent leur liberté. Toute la question est de se dire : qu’est-ce vous choisiriez dans cette situation-là ?

On va suivre deux amies qui ont fait le serment de ne pas accepter ce marché sauf que l’un des deux va finalement céder. Le deuxième va tenter de sauver son ami en essayant de comprendre ce qu’il se cache derrière ce marché.

À quand peut-on espérer la sortie de ce livre ?

J’aimerais le finir cet été et donc le proposer à des maisons d’édition en septembre. Ensuite, il faut compter un an de plus pour que ça sorte ; le procédé d’édition est assez long.

Où peut-on vous retrouver prochainement ?

Je n’ai pas de dédicaces prévues en ce moment parce que je n’ai pas de bouquins qui sortent. Par contre le 6 juillet, je serai à la mairie de Voreppe, près de Grenoble. On va essayer de comprendre ensemble pourquoi le manga One Piece fonctionne si bien.

L’Instagram, le TikTok et le blog d’Antonin Atger


Propos recueillis par Iris Guazzini

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