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Cannes 2019, épisode 2 : hors la vie

C’est une année à zombie. Il y a les zombies de Jim Jarmusch (compétition), ceux d’Atlantique (compétition), ceux de Zombi Child (quinzaine des réalisateurs), ceux de Little Joe (compétition). Il y a toujours un sujet ou une idée récurrente chaque année, au festival. On la retrouve aux quatre coins du monde. Elle apparaît au même moment, comme un reflet de l’air du temps, comme une contamination créative et spontanée. C’est un peu magique à voir, souvent. On s’étonne de ces tendances. On se dit que c’est aussi et surtout le reflet du travail de cinéastes qui vivent dans leur temps et sont touchés par une idée cohérente et en phase avec le monde.

Cette 72ème édition est donc celle du corps enveloppe, mort dedans et/ou dehors. C’est l’année d’une menace pharmaceutique, d’une possession propre mais néanmoins angoissante. Bizarrement, ces zombies ne sont pas particulièrement sales (même ceux de Jarmusch, évoluant pourtant dans un univers burlesque, évitent les effusions de sang). Le zombie, depuis toujours, c’est aussi et surtout un propos politique. C’est la fin du libre arbitre, c’est l’esclavage en Haïti, c’est l’humain vidé de sa substance par la société de consommation.

Dans Atlantique (photo) de Mati Diop, présenté en compétition, les jeunes femmes d’une ville côtière se retrouvent abandonnées par leur compagnons partis migrer, désespérés de leur situation sur place et dans l’espoir fou d’une vie meilleure. Il ne reste que les femmes donc. Et elles aussi sont portées par un instinct dévorant de vie. Le portrait de femmes est puissant mais il l’est d’autant plus que la chronique vire au fantastique. Et pour un premier film, Atlantique se révèle être un objet d’une rare maîtrise.

À Cannes, on est accaparé par les films, saoulé par le bruits permanent et la foule, comme dans une réalité alternative. On ne suit pas les informations qui ne parlent pas de cinéma. Plus rien n’existe en dehors d’un périmètre très restreint, la croisette au palais jusqu’à l’appartement où l’on pose ses valises pour la quinzaine. Je suis surprise ainsi de devoir gérer des problèmes de travail. Je suis déstabilisée surtout. Je ne sais plus trop quelle heure il est. Et ces histoires me paraissent obscènes. En réalité, elles ne le sont pas du tout. Mais comme un ours en hibernation, je grogne d’être dérangée dans mon délire cinéphile et mégalomaniaque. Je pense : « Comment osez-vous ? ». Et en fait, je me retrouve à pleurer en public sous la pression du monde dans lequel je vis et celui qui continue de vivre sans moi. Ces deux réalités parallèles m’écrasent. Je décide de m’enfermer dans une salle. C’est toujours une bonne solution.

Je me retrouve donc devant La femme de mon frère, premier film de Monia Chokri et présenté en ouverture d’Un certain regard. C’est vif mais en fait agressif. C’est dépressif et puis en fait vite détestable. Et je me dis en sortant qu’à 34 ans j’ai l’impression d’avoir toujours connu cette opposition entre les femmes qui ont tout (beauté, joie de vivre, chance, épanouissement) et les névrosées qui luttent (et dont je me targue de faire partie). Je voudrais autre chose que ce découpage manichéen du monde et de la société des femmes. Je pense qu’elle mérite mieux. Et je mérite mieux en fait qu’un début de mal à la tête à force d’entendre se crier dessus avec l’accent québécois.

Manger ? C’est pour les faibles, manger. Je me comporte comme une débutante et j’attaque le film de 22h sans avoir dîné au préalable. Je crois que j’ai bu de l’eau à un moment mais je ne me rappelle plus trop quand. J’attaque pourtant avec courage la file d’attente pour le dernier film de Ken Loach, Sorry We Missed You (compétition). Est-ce que j’ai pleuré devant ce drame autour de l’explosion de la famille d’un livreur et une assistante de vie soumis à des horaires de travail infernaux ? Oui, évidemment. Il faudrait un cœur de pierre pour ne pas se laisser cueillir par le récit glaçant de Ken Loach. Mais chez le cinéaste engagé, il n’y aussi plus d’espoir depuis longtemps. Et je n’arrive pas à savoir si la colère n’a pas été remplacée par de la résignation amère.

Le lendemain matin, c’est telle une zombie que je me rends à la projection de Zombi Child de Bertrand Bonello, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs. Je dois bien cette cohérence à un cinéaste dont j’admire le travail depuis des années. Cette fois, Bertrand Bonello a décidé de raconter l’histoire folle de Clairvius Narcisse en parallèle d’une chronique adolescente mystérieuse. L’atmosphère est poétique, lourde, pleine de symboles. C’est un succès sans nul doute. C’est une oeuvre qui va me hanter longtemps par sa grâce et son magnifique regard féminin sur le monde.

Little Joe est l’un des rares long-métrages de femmes présenté en compétition. Et je dois avouer avoir été emportée par ce thriller clinique sur fond de phytogénétique. Jessica Hausner propose un film où l’angoissante atmosphère est compensé par la douceur et les pastels. Je dois confesser un petit coup de cœur et j’espère que le jury y sera aussi réceptif que moi.

C’est l’heure de l’apéro à la Terrasse des journalistes. J’écris ces lignes à la même table qu’un journaliste qui pioche dans un bol de chips tout en sirotant son expresso. Le lieu est conçu pour être agréable mais à cette heure ci c’est une ruche. Juste avant 20h, l’endroit a tout du bistrot du coin.Tous se retrouvent pour boire du rosé. Et le barman même semble s’étonner quand je décide de n’emporter avec moi qu’une canette de thé glacé. Mais la journée est loin d’être finie et j’ai bien l’intention de garder les idées claires le plus tard possible.

La remise des prix Nespresso Talents est un rendez-vous que je ne veux plus rater. Cette année, les cinéastes du monde entier étaient invités à envoyer leur très court métrage en format vertical sur le thème « We are what we eat ». Plus de 3000 films ont été envoyés. L’idée, c’est de proposer une réponse visuelle et narrative de problématiques contemporaines dans un format on ne peut plus contemporain. Le sujet, cette année, a été l’occasion de discuter de développement durable, de réchauffement climatique, de responsabilité citoyenne mais aussi de transmission, d’héritage et d’âme de la cuisine. Les films primés sont à découvrir sur le site de Nespresso.

J’ai ensuite été invitée au dernier moment à La grande battle des guides Michelin versus Le Fooding sur la plage Nespresso. À Cannes, Nespresso joue sur différents tableaux en prenant sa place au cinéma (en étant partenaire de la Semaine de la critique mais également en ayant sa propre compétition de court-métrages) mais aussi dans l’assiette. Lors de cette soirée, les invités sont amenés à goûter différentes préparations de grands chefs (mis en avant par le guide Michelin ou Le Fooding) et à voter pour ses préférées. Personnellement, j’ai eu un coup de cœur pour le tartare de bœuf sauce à l’anchois et fiore sardo de Moko Hirayama et Omar Koreitem et le cornet de sorbet banane-crème fraîche gruée de cacao et café de Robert Compagnon et Jessica Yang. J’ai aussi été ravie de constater que, en ce qui concerne les chefs mis en avant par Le Fooding, les femmes cheffes étaient présentes et bien présentes.

Hasard de la SNCF, le train de mon compagnon, venu à Cannes pour le week-end, a eu plus de 3h de retard. Et puisqu’il fallait l’attendre… autant l’attendre en bonne compagnie avec une coupe de champagne à la main (ou plusieurs). Je me suis donc rendue à la soirée 50/50, association qui milite pour une meilleure représentation des femmes dans les comités de sélection des films en compétition à Cannes. Et puis j’ai visité aussi la soirée en l’honneur de l’ACID, compétition parallèle très vive, pertinente et audacieuse.

Cannes c’est aussi avoir sans arrêt l’impression de déambuler dans American Horror Story ou un film de David Lynch. Ces derniers jours en marchant dans la rue j’ai donc croisé un chat sur l’épaule d’une femme en robe de soirée (blanc et roux, le chat), deux faucons, un clown sur des échasses, une manifestation ouvrière, Monia Chokri, John Voight qui se prêtait de bonne grâce au jeu des selfies sur la Croisette, Ludivine Sagnier et des flûtes à champagne à moitié pleines abandonnées sur le trottoir. C’est le cirque ici. Ces détails absurdes ajoutent à l’ambiance de réalité parallèle et à la sensation de déphasage complet. On ne les voit presque plus, ils font partie du paysage.

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