0 Shares 2206 Views

    Carol : quand l’objet de fascination devient sujet de son propre désir

    19 janvier 2016
    2206 Vues
    391801

    Carol

    De Todd Haynes

    Avec Cate Blanchett, Rooney Mara, Kyle Chandler, Jake Lacy, Sarah Paulson

    Durée : 1h58

    Sortie le 13 janvier 2016

    Sortie le 13 janvier 2016

    À travers le portrait de deux femmes amoureuses dans l’Amérique conservatrice des années 50, Todd Haynes réalise un troublant et émouvant récit d’émancipation. Prix d’interprétation amplement mérité pour Rooney Mara à Cannes.

    Treize ans après le superbe mélo Loin du paradis, qui lui avait déjà valu plusieurs nominations aux Oscars et autres prix prestigieux, Todd Haynes revient dans l’Amérique des fifties, pour son sixième long métrage, Carol. A priori – mais a priori seulement –, le film commence là où l’histoire se termine, nous emmenant dans les souvenirs d’une jeune femme qui voit s’éloigner son unique amour entravé par le poids des conventions sociales. Car, malgré son titre trompeur, 412492c’est bien Thérèse, la fragile jeune femme à l’aube de sa vie sentimentale, incarnée par Rooney Mara (justement récompensée par le prix de la meilleure actrice au Festival de Cannes), le véritable enjeu du film et non Carol, ce superbe objet de fascination magnifié par une Cate Blanchett au sommet de sa grâce.

    Thérèse Belivet est une très jeune, trop jeune femme peut-être, en pleine confusion. Elle se rêve photographe, mais s’ennuie à vendre des poupées dans un grand magasin. Elle se laisse courtiser sans grande conviction par Richard, qui dit vouloir l’épouser mais ne fait jamais l’effort de se soucier de ce qu’elle souhaite réellement. Et puis arrive Carol, qui oublie ses gants à son comptoir. Plus âgée, riche, pleine d’assurance, Carol, grande dame, intrigue la jeune femme. Peut-être la manipule-t-elle aussi. “Tu sais ce que tu fais ?” lui demande sa meilleure amie alors que Carol projette d’inviter l’ingénue Thérèse dans un road trip sensoriel, comme une grande fuite en avant. Oui, acquiesce Carol d’un sourire. C’est son avantage. Car Thérèse, elle, ne sait absolument pas dans quoi elle s’em165224barque, ne se laissant guider que par ce trouble qui l’étreint pour la première fois. La seule évidence, celle qui imprègne tout l’écran de cinéma d’un bout à l’autre de ce beau drame porté par deux femmes, c’est l’attirance qui lie tout de suite les deux personnages ; ce coup de foudre qui progressivement révèle Carol et Thérèse à elles-mêmes.

    Étonnamment, si Todd Haynes fait écho à Loin du paradis, renversant le miroir des mœurs pour cette fois présenter l’histoire d’amour lesbien de l’épouse, quand la ménagère oppressée interprétée par Julianne Moore découvrait l’homosexualité de son mari, son message reste le même. Dans le décor léché des grands hôtels168193, seules au milieu de la ville et de la foule, comme les figures centrales d’un tableau d’Edward Hopper, les femmes y sont les prisonnières des conventions d’une société qui les cantonne au rôle d’objets de convoitise. Cependant, au lieu de conclure le récit sur ce constat désespéré, Todd Haynes laisse entrevoir une lueur d’espoir. Car finalement, ce que raconte Carol, c’est le difficile parcours effectué par l’objet de fascination pour devenir sujet de son propre désir.

    264785Cela vaut pour ladite Carol, bien sûr, confrontée au dilemme de s’affranchir ou non d’un mariage qui l’opprime sans être privée de ce qu’elle a de plus cher au monde, mais cela vaut surtout pour Thérèse, qui contemple la vie à travers les vitres martelées de pluie d’une voiture qui l’emmène bon gré mal gré vers une soirée à laquelle elle n’a pas envie de se rendre ou à travers l’objectif de son appareil photo, avec lequel elle tente de capturer le souvenir des instants qu’elle n’ose pas saisir.

    Superbement réalisé, le récit de cette double émancipation par l’aventure amoureuse, l’exploration du désir et du désenchantement, trouble et touche la corde sensible. Le regard de Rooney Mara, qui de timide jeune fille deviendra une femme résolue à assumer sa propre existence, imprègne l’esprit longtemps après que l’écran a viré au noir, justifiant amplement son prix d’interprétation cannois.

    Raphaëlle Chargois

    [embedyt] https://www.youtube.com/watch?v=P0SX3kg4jxE[/embedyt]

    À découvrir sur Artistik Rezo :
    – Les films à voir en 2016

    [Crédits photos : 1 et 5 2015 © Number 9 Films Ltd / Wilson Webb ; 2, 3 et 4 2015 © Wilson Webb, DCM]

    En ce moment

    Articles liés

    « Le Château d’Orgon » : une comédie décapante qui balaye tous les clichés de la bien-pensance
    Spectacle
    376 vues

    « Le Château d’Orgon » : une comédie décapante qui balaye tous les clichés de la bien-pensance

    Au Studio Hébertot, huit jeunes comédiens nous réjouissent dans une comédie acide signée Guillaume Gallix, inspirée de Molière et Goldoni, qui raconte la ridicule aventure d’un père de famille veuf, propriétaire d’un somptueux domaine avec château, qui convoque enfants...

    « Mentor » ou la relation d’emprise entre un maître et son élève
    Spectacle
    695 vues

    « Mentor » ou la relation d’emprise entre un maître et son élève

    Au Studio Hébertot, Lara Aubert interprète une jeune contrebassiste sous l’emprise de son professeur, dans une pièce poignante qu’elle vient d’écrire. A ses côtés, Alexis Desseaux campe l’enseignant virtuose et manipulateur, dans un cours de musique ou la complicité...

    Ville autoportrait – Sébastien Mehal
    Art
    583 vues

    Ville autoportrait – Sébastien Mehal

    Curatée par le collectif TAK Contemporary, l’exposition personnelle de Sébastien Mehal, présentée à la Galerie Hoang Beli, convoque la ville comme un corps collectif façonné par nos psychologies individuelles. Les œuvres sont tissées comme un patchwork de points de...