0 Shares 4622 Views

    Jeanne Captive – film de Philippe Ramos

    7 décembre 2011
    4622 Vues
    Jeanne Captive - film de Philippe Ramos

    « Jeanne, les flammes l’ont suivie / Quand elle chevauchait dans la nuit, / Pas de lune pour l’éclairer, / Ni personne pour la guider. ‘Je suis si lasse de la guerre, / J’ai tant envie des travaux de naguère, / D’une longue robe de mariée / Pour habiller mon appétit grossier’. »

    Ainsi, Graeme Allwright chantait-il la figure mythique de la Pucelle d’Orléans, traduisant en français le texte de Leonard Cohen. Depuis le Moyen-âge, Jeanne d’Arc, la jeune fille en armure qui voulait bouter les Anglais hors du Royaume de France, guidée en cela par de saintes voix, a inspiré nombre de poètes, d’écrivains, de cinéastes ; fait s’affronter les historiens ; été récupérée par toutes sortes d’idéologies peu recommandables ; symbolisé le martyre des femmes dont le pouvoir dérange. Les flammes dans lesquelles elle a péri ont nourri le mythe à travers les siècles. Aussi, écrire un énième roman à ce sujet, réaliser un nouveau film sur Jeanne d’Arc, c’est devoir assumer et potentiellement s’affranchir d’une tradition artistique d’autant plus exigeante que le brasier intellectuel autour de ce personnage historique est toujours vivace – parole de Lorraine.

    Mais Philippe Ramos n’a pas l’habitude de reculer devant les défis. Avec Capitaine Achab (2007) fine et magnifique relecture de Moby Dick, il avait déjà brillamment démontré qu’il maîtrisait l’art de proposer une création originale qui sache retranscrire la dimension fascinatoire d’un mythe – en l’occurrence – littéraire. Son interprétation de la vie légendaire de la fameuse Lorraine se fonde non pas sur ses exploits guerriers, mais sur la réclusion de ses derniers mois ; une captivité qui n’est pas seulement physique mais aussi mentale. Jeanne privée de ses voix, a choisi de se taire, de se réfugier dans le silence pour retrouver dans son propre esprit la force divine qui l’a poussée sur les routes d’Orléans, à la tête des armées françaises.

    De Jeanne, il effectue un portrait intime, affectueux, qui préserve son mystère et en loue la spiritualité. Clémence Poésy, dans ce rôle difficile, est alors d’une grande justesse : son regard est habité, et Philippe Ramos ne se permet pas de juger s’il l’est par des voix divines ou par la simple conscience de la beauté du monde, sa force ressentie et sacralisée parce que vécue à une époque où toute forme de grandeur était considérée comme ne pouvant que porter le nom de « Dieu ». Ainsi, Sainte ou Folle, Ramos ne tranche pas. Non plus que le guérisseur incarné par Thierry Frémont, qui soigne ses plaies en tentant de la sauver contre son gré. Ce que le réalisateur et ce personnage respectent, c’est la conviction profonde qui mut ce caractère au point de lui faire accomplir une guerre, couronner un roi qui l’abandonna ; métamorphosa une jeune bergère venue d’un petit village en conquérante héroïne d’une nation assiégée.

    Philippe Ramos évince la fatalité, il traque la pulsion de vie qui anime la chair blessée, installe une atmosphère panthéiste, de nombreux destins gravitant autour de cette vie littéralement consumée. Cette vision poétique et très esthétique de l’histoire de Jeanne D’Arc n’est pourtant pas dépourvue de maladresses, liées à ce propos panthéiste ainsi qu’à l’ambigu mysticisme qui en découle. Le personnage halluciné de Matthieu Amalric, par exemple, apparaît quelque peu inutile, et le final peut-être trop grandiloquent, compte tenu de la sobriété-même affichée par une Jeanne D’Arc volontairement silencieuse.

    Demeurant insaisissable malgré les très gros plans utilisés par Philippe Ramos pour scruter sa chair, tenter de cerner son esprit et de sonder son âme, Jeanne la Lorraine se voit consacrer un bel hommage, certes agréable et intéressant, mais qui manque un peu de substance ; et surtout qui n’atteint pas la grâce et la maîtrise de celui que le réalisateur avait si merveilleusement rendu à l’ombrageux héros d’Herman Melville.

    Raphaëlle Chargois

    3 étoiles

    [embedyt] https://www.youtube.com/watch?v=OL-886gOxgU[/embedyt]

    Jeanne Captive

    De Philippe Ramos

    Avec Clémence Poésy, Thierry Frémont, Matthieu Amalric, Liam Cunningham, Louis-Do de Lencquesaing et Pauline Acquart.

    Sortie le 16 novembre 2011

    A découvrir sur Artistik Rezo :
    les films à voir en 2011

    En ce moment

    Articles liés

    “Top Hat” au Châtelet : un rêve dansant
    Spectacle
    83 vues

    “Top Hat” au Châtelet : un rêve dansant

    Porter à la scène l’une des comédies musicales les plus iconiques du cinéma américain, avec un plateau d’artistes formidables et un orchestre qui pulse et fait applaudir la salle en rythme, c’est le défi largement gagné de ce spectacle...

    Deux concerts uniques par deux prodiges de la chanson !
    Agenda
    261 vues

    Deux concerts uniques par deux prodiges de la chanson !

    Les artistes Cindy Pooch et Clément Visage aux Trois Baudets le 22 avril ! Cindy Pooch, dernière signée sur le label InFiné, propose une chanson expérimentale. Dans une esthétique expressionniste et minimaliste, nourrie de chants polyphoniques, l’artiste franco-camerounaise propose...

    “Pour le meilleur” : une sublime histoire d’amour tirée de faits réels !
    Agenda
    282 vues

    “Pour le meilleur” : une sublime histoire d’amour tirée de faits réels !

    Véritable signature de la réalisatrice, le récit de destin inspiré de faits réels se penche ici sur la rencontre de deux forces de la nature.  Ce film raconte l’incroyable histoire d’amour entre Philippe Croizon, un homme privé de ses...