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A Chaillot, l’irrésistible danse compulsive de Sharon Eyal

Thomas Hahn 3 juin 2019
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OCD Love © Ron Kedmi

Sharon Eyal est la rock-star de la danse. Avec son diptyque déchaîné sur l’amour obsessionnel, elle galvanise le public tel un groupe de musique en concert. Les danseurs semblent partir dans des absolus de puissance et de vulnérabilité, de lâcher-prise et de contrôle forcé. Impossible de ne pas se laisser emporter par cette énergie enivrante !

« OCD Love » et « Love Chapter 2 » sont deux pièces sur le même thème, toutes les deux inspirées d’un poème du poète et slameur britannique Neil Hilborn. Ce texte dont la chorégraphe dit ne pouvoir se détacher décrit la décomposition d’une relation amoureuse en raison de troubles obsessionnels compulsifs, les fameux TOC, ce qui se dit en anglais justement OCD, pour obsessive-compulsive disorder.

D’où l’ambiance totalement déchaînée dans ces deux spectacles, qui disent tout du désir de dépassement et du contrôle obsessionnel qui s’exerce sur les esprits et les corps. La mémoire est encore vive d’avoir vu « OCD Love » à Chaillot même, comme si on assistait à un défilé de mode, un match de boxe ou un rite contemporain ayant lieu en boite de nuit. Et tout autant de la création de « Love Chapter 2 » à Montpellier Danse, l’an dernier, où le public fut soulevé d’un seul souffle, justement comme après un concert de rock.

A Chaillot – Théâtre National de la Danse les deux pièces, pensées dès le départ comme un diptyque – appelé « Love Cycle » -, peuvent être vues dans la foulé pour la première fois depuis le festival d’Édimbourg de l’année dernière. « OCD Love » est donné les 6, 7, 12 et 13, et « Love Chapter 2 » les 8, 11, 14 et 15 juin. Nous ne pouvons naturellement pas attendre des danseurs d’enchaîner les deux volets dans une même soirée. Car il va de soi qu’après une telle dépense d’énergie, il faut leur accorder le temps de récupération nécessaire.

OCD Love © Regina Brocke

Une expérience radicale

Malgré ce déchaînement passionnel, Sharon Eyal exerce un contrôle des plus rigoureux sur la chorégraphie et la précision des interprètes. « Si OCD Love est une pièce sombre, Love Chapter 2 sera plus sombre encore », avait annoncé Eyal avant la première du second volet. Mais ce n’est pas l’impression qui se dégage de ces deux pièces. Nous sommes plutôt sur un chemin, qui commence dans l’ambiance de cuir noir et un brin SM du premier volet, pour aller vers des costumes clairs et une de danse sous-tendue d’éléments traditionnels, de ballet, de rave et de danses latines. Pour montrer un chemin vers le haut.

Il y a une lutte à mener, et la troupe le démontre dans « OCD Love » et au début de « Love Chapter 2 », quand les corps semblent vouloir se briser mais ne rompent pas parce qu’au fond d’eux-mêmes, ils sont roseau, et non chêne. Le combat est long, mais il peut être gagné. Le désordre compulsif laisse la place à la fête. Tout au long du « Love Cycle », les danseurs font corps, avec les autres et avec la musique. L’unisson est un élément clé de la « signature Sharon Eyal », tout comme la force d’éprouver les limites des corps et des esprits. Toute création de cette Israélienne au tempérament si singulier relève d’une invitation à rejoindre l’une des expériences les plus radicales que la danse contemporaine ait à nous offrir.

ODC Love © Ron Kedmi

Musique techno folklo-symphonique

Avec Hofesh Shechter, on peut aujourd’hui compter Eyal parmi les représentants les plus emblématiques et les plus éclatants de la danse israélienne, cette scène chorégraphique où il est toujours question d’épreuves, de violence et de jouissance. Beaucoup de cet esprit découle de l’expérience de vie à Tel Aviv, et bien sûr du passage dans la Batsheva, la plus célèbre compagnie d’Israêl et l’une des compagnies les plus importantes à l’échelle planétaire. Eyal ayant dansé et puis chorégraphié pour la Batsheva, son style reflète évidemment la fameuse technique appelée « Gaga », inventée par le directeur de la Batsheva, Ohad Naharin.

Et il faut bien sûr parler de la musique dans le « Love Cycle ». Les rythmes à base de techno, pouvant dévier vers le folklorique ou le symphonique, sont l’œuvre du DJ Ori Lichtik. Mention spéciale à ce jongleur sonore de haut vol ! Et bien sûr, nous n’oublierons pas que Sharon Eyal signe ces deux chorégraphies en complicité avec Gai Behar, son compagnon et également DJ, bien connu dans la vie nocturne de Tel Aviv. Parions que sa veine festive n’est pas sans avoir inspiré à son tour leur « Love Cycle ». A vos amours !

Thomas Hahn

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