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    À La Scala de Paris, la danse de Shiva entre dieux et cendres

    Thomas Hahn 15 février 2019
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    "aSh" d'Aurélien Bory, avec Shantala Shivalingappa © Aglaé Bory

    Le chorégraphe, metteur en scène et circassien Aurélien Bory offre à Shantala Shivalingappa un solo magistral. La danseuse indienne contemporaine défie les dieux et les incarne, dans une scénographie spectaculaire. À partir de la danse indienne s’invente une fusion du geste, du dessin et du son, très esthétique et parfois inquiétante.

    Aucune personnalité de la danse indienne n’est aussi connue en France et en Europe que Shantala Shivalingappa. Vivant aujourd’hui entre Madras et Paris, on l’a souvent vue dans ses solos réinventant le kuchipudi, mais aussi dans le duo Play avec Sidi Larbi Cherkaoui. Enfant, elle se produit déjà dans le mythique Mahabharata de Peter Brook. Plus tard, elle intègre la compagnie de Pina Bausch, où elle continue d’être invitée. C’est par ailleurs lors d’une de ses venues à Wuppertal qu’Aurélien Bory a pu la rencontrer pour la première fois.

    aSH d’Aurélien Bory, avec Shantala Shivalingappa © Aglaé Bory

    Les bienfaits des cendres

    aSH, pièce pour Shantala Shivalingappa, porte en son titre un petit souffle à la Pina et condense en trois lettres (et deux langues) son intention, son sujet et l’enjeu scénographique : Shantala, Shiva et les cendres (ash en anglais), symboles du cycle de la vie, par leur rôle d’engrais dans l’agriculture, par exemple. “Shiva est un dieu créateur et destructeur. Seigneur des lieux de crémation, il se recouvre le corps de cendres. Shantala Shivalingappa a construit sa danse sur la figure de ce dieu dont la vibration rythme la manifestation du monde”, écrit Aurélien Bory.

    Shivalingappa aime les défis. Et ce solo en est un, sur le plan chorégraphique, scénique et cultuel. Car Aurélien Bory a créé pour elle un personnage dans lequel se superposent la danseuse et Shiva, en partant des liens organiques entre le nom de l’interprète et celui du dieu hindou de la danse, en sachant que chaque jour de l’année Shantala est liée à Shiva par sa pratique et par son nom. Le rituel peut commencer…

    aSH d’Aurélien Bory, avec Shantala Shivalingappa © Aglaé Bory

    Une énorme toile, divine et sonore

    Derrière elle, une énorme toile se dresse, s’anime, gronde, se courbe, envahit le sol et participe au paysage sonore créé live par le percussionniste Loïc Schild. La danseuse semble être dominée par cette toison surpuissante et en même temps en contrôler les mouvements et les ombres qui l’envahissent, comme si elle les dirigeait grâce à un dispositif interactif. Ses poses, très articulées et épurées, prennent appui sur le kuchipudi, en renvoyant autant à l’art préhistorique qu’à l’art contemporain.

    Si aSH est un portrait, alors Bory le dessine à l’encre de Chine. Il n’y a là que du noir et du blanc, et parfois le reflet d’une lumière solaire ou lunaire sur l’énorme toile qui incarne soit Shiva, soit son énergie destructrice. Et Shantala, en guerrière de la danse, en Shiva avide de cendres, se lance dans une conquête de l’extrême épure. Avec de l’eau et de la poudre de riz blanche, elle dessine, en partant d’une énorme spirale, un mandala qu’elle travaille de ses pieds comme Anne Teresa de Keersmaeker le sable dans Fase – Four Mouvements to the Music of Steve Reich.

    aSH d’Aurélien Bory, avec Shantala Shivalingappa © Aglaé Bory

    Un portrait en creux

    Mais peut-on révéler la personne et l’artiste qu’on est, en incarnant un personnage qui s’impose à la manière de Shiva ? aSH ne donne à voir le visage de son interprète que vers la fin et nous offre une seule et unique facette – certes splendide – d’une chorégraphe et interprète pourtant si riche en expressions et en inventions, entre tradition et avenir. On verra donc en ce solo plutôt un espace de recherche et la révélation d’une vision du chorégraphe. Et c’est déjà beaucoup.

    Impossible de saisir toute la richesse de Shivalingappa dans une seule pièce, sans tomber dans le piège d’un catalogue dansé. Pour la voir dans son univers d’origine, en interprète kuchipudi, ou dans d’autres facettes de son art, il faut donc retourner la voir dans d’autres créations. Ce portrait n’est qu’une entrée possible, parmi tant d’autres qu’on pourrait imaginer, pour aborder l’univers d’une artiste qui saura toujours nous surprendre. Ce qu’elle fait ici avec grâce, alors que l’énorme toile risque souvent d’avaler sa présence scénique. Elle résiste pourtant et sort irradiée de son épreuve face aux puissances divines.

    Thomas Hahn

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