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Après la répétition de Bergman : un grand cru de tg STAN au Théâtre de la Bastille

Hélène Kuttner 29 octobre 2018
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©Dylan-Piaser

De ce scénario d’Ingmar Bergman tourné par le réalisateur pour la télévision en 1984 avec Liv Ulmann, le célèbre collectif flamand fait un spectacle éblouissant, simplissime et très bien interprété. Georgia Scalliet, jeune actrice de la Comédie Française, et Frank Vercruyssen jouent alternativement Anna, la jeune comédienne, sa mère Rakel, face à Vogler, le metteur en scène âgé. Aux frontières entre la fiction et le réel, on se sait plus où on est.

Une plongée dans l’univers du théâtre

Ce qu’il y a de saisissant dans ce dernier spectacle des tg STAN, c’est qu’ils appliquent à la lettre les principes mêmes qui fondent la cohérence  de leur travail depuis plus de vingt ans, la destruction de l’illusion théâtrale et l’absence de conventions, à un metteur en scène et cinéaste, Ingmar Bergman, dont l’éthique radicale était justement de dépouiller le jeu d’acteur de tout artifice, pour en extraire la sève et faire de l’art avec de la vie. C’est donc à une véritable leçon de théâtre que le spectateur assiste en pénétrant dans la salle du haut au Théâtre de la Bastille, où le metteur en scène Vogler (Frank Vercruyssen) se tient, après une longue séance de travail sur « Le Songe » d’Ibsen, une oeuvre impossible à monter, alors que la jeune Anna s’apprête à le revoir sous prétexte qu’elle a oublié son bracelet.

©Dylan-Piaser

Réel ou fiction ?

Telle est la question, car la salle est éclairée par des néons de tous côtés et nous, spectateurs, avons un peu l’impression d’être des voyeurs d’un rendez-vous improvisé dans toute son intimité. Robe légère et gilet noir banal, sans maquillage, Georgia Scalliet est telle qu’en elle-même, fragile et forte à la fois, face à Frank Vercruyssen qui ne tente pas d’imiter Bergman. Il est beaucoup plus jeune, et la conversation qui va se nouer entre eux deux obéit à une fluidité, un naturel beaucoup plus évidents, beaucoup plus actuels. Devant l’écran blanc du décor, un simple bureau et des vêtements suspendus à un portant basique. De quoi parlent-ils ? De tout et de rien, de l’art dramatique et de la vie. Ils badinent, plaisantent, se rapprochent, l’ironie est palpable chez le metteur en scène qui regarde la jeune fille d’un oeil gourmand, tout en avouant avoir derrière lui quelques heures de vol et une connaissance amoureuse des acteurs. 

©Dylan-Piaser

Désir et possession

Le texte de Bergman est saisissant d’intelligence. Il analyse de manière chirurgicale les ambivalence entre l’art et la vie, le jeu social et le jeu théâtral, le désir et la volonté de séduire. La jeune actrice séduit le vieux metteur en scène, sa spontanéité, sa fragilité l’émeuvent, il est ce Pygmalion qui la fera sortir d’elle-même. Vampire démoniaque et salvateur, le metteur en scène plonge dans sa vie amoureuse pour en saisir la vérité et le mensonge, pour mieux lui faire comprendre que l’art dramatique ne se satisfait d’aucun compromis. Et quand, comme par un tour de magie, Georgia Scalliet se métamorphose en Rackel, la mère du personnage, une actrice alcoolique et nymphomane, brisée par la vie et le manque de travail, égocentrique, pitoyable, l’illusion théâtrale est saisissante, on bascule soudainement dans un autre épisode, un flash-back qui devient par la magie de la comédie un présent vivant et bouleversant. De fait, Bergman adorait les acteurs, et les actrices, avec lesquelles il entretenait souvent des relations amoureuses. Les deux comédiens ici sont éblouissants de vérité, tout en conservant une légèreté, une décontraction dans leur jeu qui ressemble à la vie.

Hélène Kuttner

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