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    Bajazet, le théâtre coup de poing de Frank Castorf

    Hélène Kuttner 6 décembre 2019
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    © Mathilda Olmi

    Durant près de quatre heures de spectacle intensif, l’ex-directeur de la Volksbühne poursuit son travail de dynamitage spectaculaire des oeuvres classiques. Avec sa muse Jeanne Balibar, actrice totale qui brûle les planches habillée ou dénudée, entourée de camarades comédiens très en forme sur la scène et sur les écrans, le spectacle s’invite chez Antonin Artaud dans le cadre du Festival d’Automne à la MC93.

    Théâtre de la cruauté

    Quel rapport existe-t-il entre les alexandrins polis de Racine dans Bajazet et la prose démoniaque et furieuse d’Antonin Artaud qui évoque un théâtre de la Peste qui doit s’emparer des esprits, bouleverser l’ordre moral, libérer les passions et les forces du mal ! Pour faire exploser les verrous de la convenance sociale, les codes du réel, le metteur en scène Frank Castorf se saisit des textes d’Artaud et en fait le fil directeur de son spectacle, en introduisant la violence d’Artaud dans la tragédie de Racine, qui se déroule justement à Constantinople, dans le palais d’un sultan tyrannique. Sur un plateau vaste et noir, l’immense portrait d’Acomat, le regard troué de lumières piquantes, domine la ville. Rien de réaliste ici, mais des représentations grossières et kitch qui ressemblent à des dessins d’enfant : le sérail de Roxane, la favorite du sultan, est en forme de burqa avec fenêtre grillagée, la prison de Bajazet, frère du sultan mais écarté du pouvoir, est une cage de cirque ambulante, alors que des néons roses signalent une boite de nuit dionysiaque. Dans cet univers où les secrets bruissent, les couteaux de la vengeance sont dégainés en silence car comme les caméras du plateau, ils sont bien dissimulés.

    Théâtre de la démesure

    Si Racine compose en alexandrins, rythmés musicalement et ménageant en suspens les émotions, le metteur en scène exige des acteurs un investissement total, une mise en danger et une prise de risque extraordinaire. Au risque de heurter, de choquer ou de déranger les spectateurs. Si on accepte de s’ennuyer durant certaines séquences un peu longuettes, il faut bien avouer que la prouesse des comédiens, leur inventivité au fil de ce voyage théâtral qui se déroule aussi, grâce aux techniciens réalisateurs, à l’extérieur du théâtre, a de quoi bluffer. Jeanne Balibar, omniprésente sur la scène, parvient à passer d’un état à un autre, tour à tour courtisane en guêpière de soie noire, maîtresse femme en combinaison écarlate, shéhérazade en perruque rousse ou entièrement dénudée en vestale orientale, qui dans le tableau suivant épluche des légumes du marché. La voix susurre ou éructe, hurle ou cisèle les métaphores raciniennes, ange ou démon, capable de douceur et de cruauté, actrice jusqu’au bout dans cette éblouissante contorsion des passions et des affects, mais aussi du verbe. 

    Bêtes de scènes

    Aux cotés de l’actrice, un trio masculin rétablit l’équilibre du plateau de la démesure. Mounir Margoum est Acomat, comploteur cynique à la silhouette de félin, Adama Diop Osmin son confident complice et Jean-Damien Barbin Bajazet. Ce dernier oppose au personnage de Roxane une incarnation habitée, magistrale et parfois fantastique, n’hésitant pas lui aussi à endosser le rôle d’Antonin Artaud, tour à tout victime du pouvoir et manipulateur des coeurs. La voix caverneuse, le jeu extravagant, tout dans ce comédien est admirable et généreux. Quant à Claire Sermonne, la jeune comédienne prête sa fraîcheur, sa vitalité et sa rage d’exister au personnage d’Atalide, l’amante de Bajazet, face autres monstres de cette boucherie affective. Une bande musicale puissante impulse une ambiance rock ou punk haletante et les lumières de Lothar Baumgarte sculptent l’espace et les corps. Du théâtre furieux qui nous happe sans nous laisser tranquilles.

    Hélène Kuttner

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