Ballets de Monte-Carlo – L’Eté danse
Chacun avait choisi de faire danser beaucoup des talentueux interprètes de la compagnie, mais il ressort en même temps des trois pièces des temps forts, des moments d’élévation gracieuse, par des duos qui se posent en ailes de papillons sur l’arbre de la chorégraphie.
D’abord Jeroen Verbruggen, danseur émérite de la compagnie, prouve qu’il est aussi un auteur aguerri avec Arithmophobia. Sur les lentes et voluptueuses notes de Mahler, s’envolent des mouvements trempés de la peur de la mort, le propre de l’angoisse. Jeroen détient et exprime son univers. Le style en est là : d’abord un duo entre un homme et une femme dont l’enlacement a pour terme la mise en bière de la danseuse qui nous fascine, nous ravit tout en nous faisant frémir. Duo de péril brûlant. Arrivent les autres artistes sur le plateau, et là, la bataille intime de chacun éclate. Eros et Thanatos se disputent la place. Vêtus de masques et de sexes éhontés posés sur leur costume de chair, ils nous donnent le vertige baroque de l’abîme de la sexualité. Est-elle objet de désir joyeux ou pulsion de mort ?
Autant de questions laissées subtilement ouvertes, qui n’auront pas de réponses logiques bien sûr mais une résolution métaphysique et musicale en ces scansions corporelles qui chantent et déchantent la Symphonie…
Suit Blind Willow, de la talentueuse Ina Christel Johannessen. Si Mimoza Koike y apparaît magnifique comme le fil rouge de la pièce, en figure troublante de la Justice qui marche à tâtons parmi les hommes les yeux bandés, on remarque aussi les duos enflammés des autres danseurs du ballet qui, sexes et âges confondus, démontrent une maîtrise parfaite de la gestuelle brute et suave à la fois de la chorégraphe norvégienne. Les attentats, les injustices, le chaos de la laideur humaine sont plutôt évoqués poétiquement qu’exposés sur le plateau. Une scénographie faite de pans de murs qui évoluent et dévoilent les corps renforce avec brio une danse sans concessions, puissante et douce. L’amertume néanmoins est consolée par la technique brillante qui prend le pas sur la noirceur pour nous élever vers des paysages esthétiques forts. Et, encore une fois, ce sont les duos qui nous coupent le souffle.
Enfin, Alexander Ekman, avec Rondo, nous emmène dans une course où le rire et le grave se côtoient avec bonheur. Des danseurs qui frappent le rythme comme ils se frappent, mais avec légèreté et humour, qui montent sur des pianos, qui jouent à qui chasse l’autre, nous ravissent…Cette création fait la part belle à la notion de rythme qui fait de nous des êtres animaux poétiques, politiques, en un mot humains. Il y aurait beaucoup à dire du texte final qui conclut avec tact la gestuelle efficace et épurée du corps de ballet sur pointes, qui n’est pas sans rappeler les érotiques jeux de jambes sur pointes de Mens Dance de Maillot lui-même : rythme, « je suis ton plus grand fan ». La messe est dite. Notre cœur, nos émotions, nos envies, nos habitudes et nos pensées ne seraient rien sans la scansion, la pulsation du rythme qui nous rappelle à l’ordre de la vie. Et est-ce un hasard de cette soirée si, une fois encore, la force fébrile de ce ballet se clôt sur un duo féminin qui confine au sublime ? Les deux artistes chorégraphiques qui dansent sur pointes comme vous prenez le métro avec une facilité déroutante, nous emmènent dans un rêverie existentielle sur le tissu organique dont nous sommes faits : la fonction vibratoire.
Bref, un trio de créations qui s’appuie sur le duo, des danses d’ensemble rondement menés, des expressions différentes et qui pourtant nous ramènent chacune en notre point le plus précieux et le plus fragile : l’articulation entre la mort, poussière dont nous venons et où nous reviendrons, et l’élan de vie qui par amour et liberté nous fait nous surpasser. Brillant paradoxe.
Bérengère Alfort
[Crédits photos : Alice Blangero // de haut en bas : Arithmophobia // Blind Willow // Rondo]
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