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    Espace Cardin, Rosas Supreme

    Thomas Hahn 5 janvier 2018
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    A Love Supreme © Anne van Aerschot

    Quatre notes seulement, assemblées par John Coltrane en 1964. Répétées tel un mantra, elles ont bouleversé l’histoire du jazz. Et résonnent aujourd’hui dans les corps de quatre hommes, mis en extase par Anne Teresa de Keersmaeker et Salva Sanchis. Avec leur fusion absolue entre des corps et des notes, on touche à une véritable révélation !

    A Love Supreme © Anne van Aerschot

    A Love Supreme, sinon rien! On parle souvent de fluidité chez les danseurs, quand leur façon de bouger transmet la sensation d’un dépassement de la condition physique de l’homme. Mais en règle générale, l’esprit reste à l’écart du corps. La gravité n’est pas vaincue. Il faut voir A Love Supreme pour ressentir ce que « fluidité » veut dire, en vrai, dans une sorte d’apesanteur horizontale, par un effacement soudain de la frontière entre l’espace et le corps.

    A Love Supreme: Le classique de Coltrane, enregistré en 1964 par lui-même (saxophone ténor et chant), McCoy Tyner (piano), Jimmy Garrison (basse) et Elvin Jones (batterie) crée une aspiration irrésistible, portée par le crescendo d’un motif et d’un rythme qui foncent vers une élévation, ou bien vers un abyme…

    A Love Supreme © Anne van Aerschot

    Un amour retrouvé

    Ce morceau de jazz, si révolutionnaire en son temps, jouant sur quatre notes et une exaltation à la fois charnelle et spirituelle, aurait le potentiel d’attirer beaucoup plus de chorégraphes. De Keersmaeker et Sanchis y reviennent aujourd’hui pour une seconde création, douze ans après leur première rencontre avec A Love Supreme, en conservant les fondements du quatuor initial, tout en reconstruisant leur édifice chorégraphique à partir de ses fondements, bien au-delà d’un simple relooking.

    Partant de la même composition et du même enregistrement, ils répondent à leur quatuor de 2005 par un autre quatuor, conservant le principe selon lequel chaque danseur devient l’ambassadeur d’un instrument et de son musicien. Mais on passe de deux femmes et deux hommes (Cynthia Loemij, Moya Michael, Igor Shyshko, Salva Sanchis) à un quatuor masculin (José Paulo dos Santos, Jason Respilieux, Thomas Vantuycom, Bilal El Had).

    A Love Supreme © Anne van Aerschot

    Sobriété spirituelle

    D’emblée, tout racolage visuel est exclu. Sans détour aucun, on va directement à l’essentiel, au spirituel. Quatre hommes dansent en costumes noirs et animent une boîte scénique noire. Et pourtant, leur pureté absolue va au bout des aspirations de Coltrane. Impossible d’aller plus loin dans la fusion entre le corps dansant et l’esprit le plus profond d’une vibration musicale. Chaque fois que l’un des instruments se tait, l’interprète correspondant sort de scène ou s’aligne sur un autre instrument.

    Le Jazz est synonyme de liberté et d’improvisation. De Keersmaeker, Sanchis et les quatre interprètes proposent au corps les mêmes espaces fusionnels et extatiques. Quand Coltrane et les siens improvisent, les danseurs aussi sont libres de s’adonner à des pulsions plus intimes et personnelles, peut-être animales. Ces échappées-là contrastent fortement avec les autres séquences musicales, en vérité très écrites. Sous leur égide, la danse converge vers des unissons sobres, très enlevés et d’une inspiration presque transcendantale, dans une attitude de renoncement et de plénitude à la fois.

    A Love Supreme © Anne van Aerschot

    Liberté d’expression

    On ne se touche pas, sauf au dernier tableau, après une véritable purification. Les relations entre les danseurs deviennent ceux des musiciens, qui communiquent entre eux par les notes et gagnent, dans certains passages, une fabuleuse liberté d’expression. Et la fusion de chacun avec « sa » partition est si profonde qu’on a l’impression d’assister à un concert chorégraphique, malgré l’absence des musiciens. Une véritable gageure et la preuve qu’en douze ans, Anne Teresa De Keersmaeker a réussi à approfondir toujours davantage son rapport à la musique.

    Toutefois, pour faire une pièce d’une heure à partir d’environ trente-cinq minutes de musique, De Keersmaeker et Sanchis commencent par un prologue, qui n’est autre que la chorégraphie du dernier tableau. Mais elle est d’abord dansée sur un silence profond, si bien qu’il se crée un énorme mystère quant à l’origine de cette partition des corps. A Love Supreme, fait résonner une musique du corps et de l’âme, à partir d’un endroit originel. Pas un spectacle, mais une expérience.

    Thomas Hahn

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