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    Eugène Onéguine, dans l’intimité de Tchaikovski au TCE

    Hélène Kuttner 11 novembre 2021
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    © Vincent Pontet

    L’opéra le plus populaire de Tchaikovski est mis en scène au Théâtre des Champs-Élysées par Stéphane Braunschweig avec la cheffe américaine Karina Canellakis à la tête de l’Orchestre National de France. Une histoire déchirante de dépit amoureux portée par une brillante distribution vocale franco-russe.

    Opéra de l’intime

    © Vincent Pontet

    Créé en 1879 à Moscou, Eugène Onéguine constitue une petite révolution dans le genre de l’opéra car l’action y est peu présente et les personnages ordinaires, comme tout un chacun. Dans une province russe de cette fin de 19° siècle, deux soeurs se languissent en rêvant au grand amour. Tatiana, l’héroïne, se plonge mélancoliquement dans des romans sentimentaux tandis qu’Olga sa soeur, ronde et vivante, est déjà amoureuse du poète romantique Lenski. Le meilleur ami de ce dernier, Eugène Onéguine, est un dandy froid et blasé, grand voyageur, qui jette sur l’existence et sur les passions un regard désabusé. Les deux amis débarquent donc chez leurs voisines et Onéguine séduit immédiatement Tatiana par son charme sulfureux et son brillant. 

    Une scénographie qui met les cœurs à nu

    © Vincent Pontet

    Stéphane Braunschweig dessine d’emblée, par une scénographie dépouillée à l’extrême – un plateau nu au début du spectacle – le drame qui va naître de ce conte de fée. D’ailleurs, tout dans cet opéra sublime évoque la nostalgie d’un paradis perdu, la mélancolie des amours disparues et le tragique d’une existence rêvée. Le plateau est recouvert d’une pelouse verte où une rangée de chaises blanches, seuls éléments de ce décor, vont être placées en rond. La campagne riante et les feuillages des arbres n’ont donc ici rien de champêtre, le vert, le noir et le blanc clinique sont là comme les balises du réel, ou du rêve, en tous cas elles dénotent l’irréel. Même les choeurs de paysans dansant et riant sont vêtus comme des kolkhoziens des années 30, disciplinés et sages. La chambre de Tatiana est elle même une boite rectangulaire, transparente et mobile, qui surgit de terre, d’où la jeune fille doit s’extraire avec une échelle pour donner corps à son rêve amoureux.

    Des chanteurs à l’émotion forte

    © Vincent Pontet

    Ce sont les chanteurs, vibrants de talent et de sincérité, qui vont donc rendre poignante cette histoire. La mezzo Delphine Haidan incarne Filippievna la tendre nourrice avec chaleur et intensité dramatique, tandis que Madame Larrina est chantée par la subtile soprano Mireille Delunsh. Du côté des jeunes couples, la mezzo russe Alisa Kolosova, qui a complété sa formation à l’Atelier Lyrique de l’Opéra de Paris, excelle dans la naïve et tourbillonnante Olga et le ténor français Jean-François Borras prête sa magnifique présence au poète Lenski. Dans sa grande scène de jalousie durant le bal de l’Acte 2, il est bouleversant de dépit et d’honneur bafoué, la voix puissante, désespérée, violemment atteinte par la conduite insolente de son ami Onéguine qui lui dérobe sa fiancée. Les applaudissements du public ont réservé à ce grand chanteur une belle ovation lors de la première. 

    Amoureux tragiques

    © Vincent Pontet

    Onéguine, ce bellâtre revenu de tout, qui n’affiche pour les femmes et pour la convention du mariage que peu de considération, est incarné par le formidable baryton Jean-Sébastien Bou avec une belle énergie et une fougue sans concession. Timbre parfait, diction claire, précise et tranchante, musicalité dramatique, il traverse l’histoire comme un Don Quichotte toujours en retard d’un rêve, avec une méchante déception à la boutonnière. Face à ce monstre brillant et froid, la soprano russe Gelena Gaskarova incarne Tatiana, son rôle fétiche. Ardente, réservée, sombre, la jeune artiste donne une interprétation contemporaine, tout en nuances et en profondeur, de cette amoureuse éconduite qui a le malheureux courage de se déclarer. Les personnages de Monsieur Triquet et du Prince Gremline sont respectivement campés par Marcel Beekman et Jean Teitgen, savoureux et justes. Dans la fosse, la cheffe Karina Canellakis dirige chanteurs et musiciens avec brio, sans effet, respectant tempo et variations avec rigueur et énergie. Un spectacle à ne pas manquer pour la délicatesse et la beauté de la musique de Tchaikovski.

    Hélène Kuttner

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