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Europa ou l’espoir des migrants

© Aminita Beye

Incantation à deux personnages, la pièce Europa (Esperanza) d’Aziz Chouaki navigue sur une poésie de mots mais aussi de musique, slameuse, jongleuse, dansante et ancrée sur une actualité brûlante.

Ils sont deux sur le plateau. L’un, Vasken Solakian, est constamment assis sur un tabouret et joue du saz, cet instrument oriental proche du luth qui enrobe la salle d’une atmosphère douce et musicale. Mais l’autre, Hovnatan Avedikian, vient poser sur cette nappe sonore des accords physiques tantôt espiègles tantôt syncopés et tranchants. Cet acteur vif qui passe d’une vrille du corps à un dialogue où il joue plusieurs personnages, parfois rejoint aussi par le premier à travers un épisode de percussions, où son agilité de musicien égale celle du comédien. Tous deux se sont emparés de la prose poétique d’Aziz Chouaki en entrelaçant plusieurs de ses textes, nouvelles, romans et poèmes.

© Aminita Beye

Ce court spectacle est une délicate et percutante imbrication de musique et de paroles, dont le sujet est la migration de deux enfants algériens qui prennent dangereusement la mer en direction de l’Europe. Ils se retrouvent sur une embarcation de fortune aux côtés d’un ancien flic, d’un ingénieur, d’un handicapé, d’un poète aveugle et d’une femme peintre, la petite équipe étant sous les ordres du passeur sans scrupules. Ils partent en direction de Lampedusa, en Italie. La situation est tristement courante, faisant la une de notre actualité quotidiennement. Sans prise de position ni sujet proprement dramaturgique, ce qui caractérise Europa est son accent rythmé forgé sur une écriture musicale. La mélodie passe de vagues rappeuses à des chants mélancoliques, on y entend des couleurs brutes puis on se laisse porter par un flot de mots harmonieux et émouvants.

D’une agilité remarquable, le comédien et percussionniste Hovnatan Avedikian ne lâche pas son public une seconde et ce dernier ne le quitte pas. Le regard est plongeant, le phrasé sans cesse modulé, relancé, et le corps offre une danse du ventre, qui, à peine achevée, enchaîne une cabriole enfantine. Cette force du comédien qui fait vivre tous les personnages par son seul talent, sans accessoires ni effets, crée une sorte de traversée poétique pour le public en dépit de la dureté du sujet. Une simple couverture grège suffit à représenter sa besace, son vêtement ou le fond du bateau. Et le musicien, à la fois concentré et toujours en dialogue avec son partenaire, maintient autour de ces dramatiques espoirs d’un autre monde que symbolise l’Europe une psalmodie qui parfois console, parfois soutient, entraîne ou accompagne. Cette musique est le monde que les enfants quittent, empreint de culture et de traditions, mais aussi l’univers d’un ailleurs toujours possible.

Émilie Darlier-Bournat

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