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Festival d’Automne : Merce Cunningham sur tous les fronts

Thomas Hahn 15 octobre 2019
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Pond Way © Filip Van Roe

Chaillot-Théâtre National de la Danse, Théâtre du Châtelet, CENTQUATRE-PARIS, Théâtre de la Ville hors les murs… Les hauts lieux de la danse à Paris se réunissent grâce au Festival d’Automne pour recevoir les grandes compagnies de danse européennes pour un hommage au maître américain qui aurait aujourd’hui 100 ans.

Chaque année, le Festival d’Automne consacre un Portrait à un.e grand.e chorégraphe. Cette année, c’est lui, logiquement. Centenaire oblige. Et le retour sur le parcours de ce pionnier est passionnant. Né en 1919, Merce Cunningham nous quitta il y a dix ans. Contrairement à Pina Bausch, décédée la même année, il avait le temps de s’y préparer. Il en profita pour établir un masterplan décrétant la dissolution de sa compagnie, deux ans après sa disparition. Le résultat paradoxal est que son œuvre se porte mieux que jamais. On ne trouve plus guère de grande compagnie de danse en ce monde qui ne compte pas en son répertoire une ou plusieurs œuvres de ce grand révolutionnaire de la danse. Cela aussi était sa volonté, puisque ainsi son œuvre reste vivante et continue à surprendre.

Scenario © Timothee Greenfield-Sanders

En gros, on n’a jamais vu autant de Cunningham sur les scènes européennes, et il est ici question de ces dernières années ! Et aujourd’hui, le bouquet extraordinaire préparé au sein du Festival d’Automne met les bouchées doubles. Participent les ballets de l’Opéra de Paris et de l’Opéra de Lyon, le Ballet de Lorraine, l’Opéra Ballet Vlaanderen et deux compagnies londoniennes, le Royal Ballet et le ballet Rambert.

Une œuvre plus vivante que jamais

Mais pourquoi cet engouement ? Pourquoi l’œuvre de Cunningham est-elle aujourd’hui plus vivante que jamais ? Tentons une explication. Jusqu’en 2009, on découvrait régulièrement une nouvelle œuvre de Cunningham. Mais on la comparait avec celles des autres chorégraphes en création et leur vertigineuse diversité. Chez Merce, on avait donc l’impression de voir toujours plus ou moins la même chose, d’autant plus que ces pièces appartenaient à la même époque.

Aujourd’hui nous avons au contraire l’habitude de voir des soirées pendant lesquelles nous traversons les décennies de sa création, ce qui ouvre sur une richesse et une diversité insoupçonnées. Et le fait que ses pièces sont aujourd’hui interprétées par les compagnies les plus diverses multiplie les regards sur son œuvre. Dix ans après sa mort, l’exégèse ne fait que commencer. Elle s’enrichit par des confrontations inattendues, entre des pièces de Cunningham et celles de quelques chorégraphes de la génération la plus actuelle, comme Alessandro Sciarroni ou Miguel Guiterrez. Cette nouvelle curiosité par rapport à Cunningham éclaire son œuvre à la manière d’une boule à facettes.

Rainforest © Laurent Philippe

Retour aux sources : Le Ballet de Lorraine

Invention – définition – détournement : la première compagnie de ballet contemporain à entrer en scène est celle du Centre Chorégraphique National – Ballet de Lorraine. Et la boule à facettes est là, en quelque sorte. Le triptyque montré à Chaillot For Four Walls, en fait une création de Petter Jacobsson et Thomas Caley, les directeurs de la compagnie, inspirée d’une pièce de 1944 sur un solo pour piano de John Cage, ici interprété sur scène face à vingt-quatre danseurs qui se reflètent dans un système de miroirs. Ils forment des lignes, des cercles ou bien se dispersent, apparaissent et disparaissent jusqu’à ce que l’œil du spectateur se perd entre les corps et leurs reflets. Il en va de même pour les pas, les positions et les figures. Nous sommes encore dans l’univers du ballet, mais le vocabulaire très articulé de Cunningham commence à se dessiner dans les corps.

For four Walls © Laurent Philippe

Et ce n’est pas fini. Dans Sounddance, Merce va jusqu’à détourner son propre vocabulaire, sur une musique électronique de David Tudor, très inspirée du paysage sonore de la forêt tropicale. Ça gargouille, ça cancane, ça aboie… Et la danse le lui rend bien ! Toujours aux aguets, réagissant à l’autre, bougeant selon des règles qu’ils sont seuls à connaître, les personnages rappellent eux aussi toutes sortes d’animaux. Cette faune humaine plie le buste, la tête, les jambes et se lance dans des mouvements a priori grotesques, pour se rejoindre subitement dans des unissons. Rarement musique et danse ont affiché chez Cunningham une unité aussi organique. À noter que Thomas Caley a été danseur dans la compagnie de Cunningham et a créé de nombreuses pièces en partageant la scène avec le grand chorégraphe ! (Programme Histoire sans histoire(s), Chaillot, 12-16 octobre)

D’abord, trois grands ballets en une soirée

Le point d’orgue arrive alors très vite. On verra des danseurs de l’Opéra national de Paris sur la scène de Chaillot, ceux du Royal Ballet britannique et ceux de l’Opera Ballet Vlaanderen (Gand/Anvers), dans trois œuvres qui se répondent. Sphérique, zen, harmonieux et même un brin spirituel : Pond Way, pour treize danseurs tout de blanc vêtus sur une musique de Brian Eno, New Ikebukuro For 3 CD Players. Si Cunningham s’inspira de la transmission des vagues sur un plan d’eau, l’élégance des costumes renvoie à l’art japonais de l’origami.

Dans Walkaround Time, l’esprit de Merce croise celui de Marcel Duchamp, à travers la présence sur scène d’éléments de son étrange La Mariée mise à nu par ses célibataires, même (dit Le Grand Verre) et la musique concrète de David Behrman. Et Cunningham de décomposer le corps de manière aussi surréelle que Duchamp, pour évoquer le loisir de faire les cent pas… Cette pièce figure au répertoire de l’Opéra national de Paris ! Quant aux Londoniens, ils s’emparent de Cross Currents, une miniature de sept minutes pour un trio, où comme dans les deux autres œuvres de la soirée, la traversée de l’espace et la manière de croiser les pas des autres est le thème sous-jacent. (Chaillot, 22-26 octobre)

Ensuite, trois pièces par le Ballet de l’Opéra de Lyon

En novembre, c’est le Théâtre du Châtelet, fraîchement rouvert après une longue restauration et modernisation, qui prend le relais. Toujours en accueil du Théâtre de la Ville hors les murs, la maison située en face du fief du Théâtre de la Ville, toujours en rénovation, accueille le Ballet de l’Opéra de Lyon. Et pour la troisième fois, trois pièces dialoguent (trialoguent ?) entre elles, et elles représentent trois époques différentes. L’image de Summerspace (1958) avec son immersion dans le pointillisme de Robert Rauschenberg est l’icône visuelle de ce Portrait Cunningham du Festival d’Automne. Exchange (1978) fait dialoguer deux groupes dans un esprit presque tribal, sublimé en cercles, spirales ou diagonales. Ensuite, place au burlesque avec Scenario (1998) et ses costumes très plastiques et humoristiques, signés Rei Kawakubo, célèbre styliste du label Comme des Garçons.

Summerspace © Michel Cavalca

1968, sinon rien…

Le Ballet de Lorraine revient ensuite avec la première confrontation entre Cunningham et la création contemporaine. Rainforest est une pièce qui s’inspire de la forêt tropicale et se déroule dans un décor mobile qui n’en fait qu’à sa tête. Ce sont des coussins argentés qui flottent en l’air et bougent librement, en fait une œuvre d’Andy Warhol intitulé Silver Clouds. Ce qui montre, une fois de plus, que la danse n’a jamais été plus en phase et en ébullition partagée avec d’autres arts qu’au cours de cette période de réinvention. Rainforest date de 1968 précisément… La compagnie aujourd’hui connue comme Ballet de Lorraine est, par ailleurs, née en… 1968 ! En seconde partie, la troupe rend hommage à l’effervescence sensuelle et artistique de la même époque, sous la direction du chorégraphe Miguel Gutierrez dans un déluge de couleurs et de costumes…

En décembre, on verra, à La Villette, la compagnie britannique Rambert, dans l’esprit des fameux Events de Cunningham, où la danse descend de la scène pour se frotter à un public qui est libre de déambuler autour des danseurs. Il fallait bien le bon chorégraphe à la bonne époque (dans le sillon du fameux soixante-huit) pour libérer la danse de toutes ses contraintes héritées de l’époque classique. Ensuite le CENTQUATRE-PARIS accueille la programmation du Théâtre de la Ville : Le Ballet de l’Opéra de Lyon associe Winterbranch de Cunningham, une étude sur la chute des corps mise en scène à la manière d’un film noir, à une pièce d’Alessandro Schiarroni autour de la giration. Histoire de voir comment un chorégraphe actuel étudie un phénomène physique, et comment sa manière de le creuser jusqu’au bout se compare à celle d’il y a cinquante ans.

Livret et film

À chacun de ces spectacles, on vous donnera un livret sur l’intégralité du Portrait Cunningham, avec des textes et interviews éclairant sa façon de travailler, dont une page écrite par Cunningham en personne. « Mon travail est toujours un processus. Quand je finis une danse, j’ai toujours l’idée, même mince au départ, de la prochaine. C’est pourquoi je ne vois pas chacune comme un objet, mais plutôt comme un bref arrêt sur la route », écrit-il.

À partir du 4 décembre, on pourra en plus faire le plein de Cunningham au cinéma. Le film Cunningham 3D sortira en salles. Ce long métrage de la réalisatrice Alla Kovgan se compose d’images d’archives et d’extraits de quatorze pièces, dont beaucoup qu’on peut voir au Festival d’Automne, ici interprétées par les danseurs du Centre National de Danse Contemporaine d’Angers, dirigé par Robert Swinston. Lequel ne fut pas seulement danseur dans la compagnie de Cunningham, mais le bras droit de celui-ci et de tous les membres de la compagnie celui avec la plus longue collaboration de tous les danseurs, de 1980 jusqu’à la dissolution de la compagnie en 2011, voulue par le grand Merce. En filmant dans des décors spécialement choisis, faisant écho aux thèmes des pièces, la réalisatrice ajoute une dose de merveilleux à la dimension documentaire.

Thomas Hahn

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