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Guerre et chagrin intimes en 1942

Trois quarts d’heure avant l’armistice évoque avec émotion l’imbrication intime qui s’est parfois nouée entre les deux guerres mondiales. Que se passe-t-il quand des individus déjà meurtris personnellement en 14-18 se retrouvent face au même ennemi en 1940 ?

Robert est professeur d’histoire. En 1942, il enseigne à ses élèves la Première Guerre mondiale et il ne peut s’empêcher d’adopter un vocabulaire, un ton et des comparaisons virulents au risque de s’attirer des ennuis avec le directeur de son lycée, qui lui-même craint les représailles de l’occupant. Quand Robert rentre à la maison, il retrouve son épouse Suzanne ; celle-ci travaille pour un imprésario et doit accepter de sortir aux côtés d’officiers allemands dans le cadre de son métier. Tous deux souffrent de la guerre présente mais très vite le public comprend que, plus encore, ils souffrent de la guerre précédente et d’une douleur qu’elle leur a infligée : la perte de Michel, leur unique fils de 18 ans, mort juste avant l’armistice par la folie des chefs militaires. Brisé, le couple ne parvient pas à retrouver le fil de leur amour qui subsiste mais ne peut plus s’exprimer, rendu intolérable par le chagrin.

Philippe Bertin, l’auteur de la pièce, touche une réalité que beaucoup de Français et d’Allemands ont eue à vivre. Ceux qui se battaient durant la Deuxième Guerre mondiale étaient en effet non seulement mus par le présent mais également par des traces familiales laissées par le conflit précédent et qui mettaient face à face les mêmes protagonistes. Au-delà des enjeux de l’histoire des pays concernés, ce sont des blessures personnelles qui ont été ravivées. Pour les uns, la mort d’un père, d’un frère, d’un fiancé ou d’un fils venait aiguiser la douleur ou la soif de vengeance alors que les mêmes s’affrontaient par l’intermédiaire de la nouvelle génération. Rarement cette question est abordée et cette pièce pose la thématique avec une humanité simple, directe, tout en sensibilité, au sein d’un couple modeste.

La pièce se déroule par une alternance de séquences entre la salle de classe où exerce Robert et la cuisine de l’appartement où Suzanne et lui dînent chaque soir. À eux deux, ils donnent à sentir l’extérieur et le monde qui les entoure, que ce soient des élèves, des voisins, des amis, des contacts professionnels ou des officiers allemands. Avec un léger dispositif scénique, un tableau et une table, ils parviennent astucieusement à passer d’un lieu à l’autre. Leur interprétation est délicate, émouvante, frémissante de sous-entendus qui contiennent leur peine, et le public est touché.

Émilie Darlier-Bournat

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