La rentrée en beauté du Théâtre de Poche Montparnasse
© Pascal Gely
Philippe Tesson, le directeur du lieu, l’avait souhaité : ses deux créations débuteraient dès le 1er septembre, brisant ainsi le silence inquiétant depuis des mois des salles de spectacles. La salve est donc venue du théâtre privé qui met à l’honneur deux très beaux textes, Le Laboureur de Bohême de Johannes Von Tepl, une joute oratoire du XVe siècle magnifiquement portée à la scène par Marcel Bozonnet et Logann Antuofermo, et Mademoiselle Else, une nouvelle bouleversante d’Arthur Schnitzler adaptée et mise en scène par Nicolas Briançon avec la divine Alice Dufour.
Le Laboureur de Bohême

© Pascal Gely
Voici un texte de toute beauté, un dialogue âpre et plein de rage, qui fait se confronter face à face un jeune laboureur, dont la jeune femme vient de mourir en couches après son sixième enfant, et la Mort, qu’il convoque comme à un tribunal, pour expliquer cette tragique injustice. Debout, terrassé par le malheur qui a emporté dans la tombe sa Margherita, le cœur saignant à gros bouillon, il convoque, invoque, vitupère, assaille d’invectives cette Mort qui débarque sans crier gare pour lui rabattre son caquet, le traiter d’imbécile geignard en se moquant de sa naïveté et de ses croyances. “Dès qu’un homme vient au monde, il a conclu le marché selon lequel il doit mourir. Tous les hommes sont en exil sur cette Terre ; devenu quelque chose, chacun doit retourner au néant.” Marcel Bozonnet, profil d’aigle et chevelure diabolique, incarne la grande faucheuse avec la maîtrise du grand comédien qu’il est, jouant de sa voix comme d’un instrument à plusieurs gammes, tournant et détournant ses discours et ceux du Laboureur en se faisant tour à tour procureur ou avocat. L’ironie, l’autorité, la couardise et la méchanceté sont chez lui étincelantes, et viennent en contraste avec la rondeur, la fraîcheur du jeune Logann Antuofermo qui incarne le jeune paysan. La scénographie tranchante de Renato Bianchi et la lumière de François Loiseau habillent à la perfection ce pur moment d’intelligence théâtrale qui arrive à point nommé en cette période troublée, comme pour illustrer cet impossible débat entre justice divine et injustice naturelle, droit au bonheur et tragique destin des hommes. Et Dieu dans tout ça ?
Mademoiselle Else

© Pascal Gely
Nous sommes en 1924 et Arthur Schnitzler, médecin viennois qui a disséqué au scalpel le déclin de la bourgeoisie viennoise après la Belle Époque, et dessinant avec Else le portrait psychologique d’une jeune fille forcée à vendre son corps pour rembourser les dettes de son père et lui éviter la prison. Pourquoi monter ce texte aujourd’hui ? Nicolas Briançon prend le parti de respecter pleinement le monologue intérieur d’une toute jeune adulte, avec ses désirs brûlants et ses caprices enfantins, son refus d’obéir aux codes sociaux mais sa culpabilité vis à vis de ses parents qui lui offrent une vie dorée. La comédienne et danseuse Alice Dufour est donc seule à nos côtés puisque le public l’entoure, dans un espace intime qui constitue sa chambre d’hôtel, mais aussi le jardin et le hall d’un grand hôtel italien. Fragile, frémissante, sensuelle, mutine, d’une intelligence clairvoyante, la jeune femme passe avec une jolie grâce par toutes les émotions qui la traversent et qu’elle nous fait partager aussi, témoins et confidents de son histoire tragique. Seules des voix enregistrées évoquent les autres adultes, comme pour mieux nous faire ressentir sa solitude et sa souffrance intérieure. Bouleversante partition donc que ce texte pour cette jeune actrice qui lui donne, dans sa belle simplicité, un écho d’une formidable actualité.
Hélène Kuttner
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