La révolte d’une femme assassinée
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La Révolte D’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam Mise en scène de Avec Anouk Grinberg et Jusqu’au 25 avril 2015 Tarifs : de 18 à 30 € Réservation en ligne Durée : 1h20 Théâtre des Bouffes du Nord M° La Chapelle |
Jusqu’au 25 avril 2015
Lumineux brûlot d’un poète dramatique de 30 ans, Villiers de l’Isle-Adam, La Révolte vient percuter de plein fouet la morale bourgeoise du XIXe siècle en donnant la parole à une épouse dominée par son mari. Anouk Grinberg et Hervé Briaux y sont saisissants. Pour solde de tout compte Élisabeth, épouse modèle d’un gestionnaire en affaires diverses et mère d’une petite fille, poursuit chaque soir les comptes du ménage à la lueur d’une lampe à huile, avec la méticulosité d’une fourmi consentante. Anouk Grinberg, auréolée d’une couronne mousseuse de cheveux roux, pointe de légèreté qui vient équilibrer la rigueur d’une robe noire et austère qui emprisonne son corps menu, est Élisabeth. Minois fermé aux lignes de fine porcelaine, voix fatiguée par le dur labeur de comptabilité, la comédienne ressemble à une bourgeoise protestante de Rembrandt, habitée par le devoir accompli, obéissante envers son époux et maître comme une élève à son instituteur. Dans la pénombre, Hervé Briaux en impose, costume de banquier, assis sur ses certitudes et n’obéissant qu’aux dieux de l’argent et de l’ordre, totalement sourd aux attentes de sa femme. Cette dernière, ce soir même, lui annonce en clôturant les comptes du ménage qu’elle met fin à quatre années de vie commune, solde de tout compte conjugal à l’appui. Villiers de l’Isle-Adam règle ses comptes avec la bourgeoisie, ses liens avec l’argent et le matérialisme excessif de cette nouvelle société modelée par la révolution industrielle. L’héroïne de cette “révolte”, petite sœur de Madame Bovary que Flaubert a déjà composée, ne souffre pas seulement d’être passée du statut de jeune fille dominée par son père au statut d’épouse dominée par son mari. Elle a dû, comme on lui en a enjoint, composer avec le réel, les compromis d’un mariage arrangé en raison de ses origines modestes, et ranger ses rêves, son imaginaire et ses aspirations artistiques dans un tiroir fermé à clef. Frustrée, annihilée, réduite au silence des chiffres et des écritures rationnelles, Élisabeth incarne bon nombre de femmes soumises et exploitées mais aussi la révolte de l’auteur lui-même contre la doxa positiviste et matérialiste. Par la bouche de son héroïne, l’auteur lance donc un cri du cœur, celui de l’art et du rêve, de l’idéal contre la mathématique du profit, celui de la réflexion contre les lieux communs de la bassesse intellectuelle et de la vulgarité. Marc Paquien a fort bien dirigé ses comédiens autour d’une table de travail, dans une atmosphère sculptée par un jeu subtil de lumières (Dominique Bruguière). Un fauteuil, celui de Félix le mari, et une chaise sont les seuls accessoires. Sur le grand plateau des Bouffes du Nord, parmi les vieux murs de pierre, Élisabeth va enfin pouvoir libérer sa parole, expliquer son départ, laisser libre cours au déroulement de sa pensée, ce qui est déjà un acte libératoire en soi, tandis que Félix, abasourdi et dépassé, l’écoute comme il le ferait avec une étrangère dont il ne connaît pas la langue. La musique, omniprésente, dramatise les silences comme au cinéma. Et on suit, grâce à la qualité du jeu des comédiens et à la finesse de la mise en scène, l’évolution de cette fugue amorale mais salvatrice d’une femme qui lutte pour sa survie. La parole la sauve déjà en partie, tandis qu’elle en prive aujourd’hui encore beaucoup d’autres. Hélène Kuttner [embedyt] https://www.youtube.com/watch?v=TGURDMxiymU[/embedyt] [Photos © Pascal Gély] |
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