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    “La vie parisienne” triomphe dans sa version originale signée Christian Lacroix au TCE

    Hélène Kuttner 22 décembre 2021
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    ©MariePétry

    En cette fin d’année que nous aimerions festive, le Théâtre des Champs-Elysées propose la plus populaire des opérettes dans une mise en scène de Christian Lacroix et une version entièrement retrouvée grâce à l’admirable travail du Palazzetto Bru Zane, Centre de musique romantique française. Une version hybride qui mêle musique, danse, théâtre et cirque pour une plongée dans une effervescente folie.

    Une scénographie de cabaret

    © Vincent-Pontet

    Oeuvre phare, véritable succès parisien durant l’Exposition Universelle de 1867, La Vie parisienne constitue la quintessence de l’art de Jacques Offenbach et de ses librettistes Meilhac et Halévy pour divertir un public épris de fantaisie et de liberté morale. Le premier acte de l’opéra-bouffe se déroule donc dans la Gare du chemin de fer de l’Ouest (Saint-Lazare) qui dessert Saint-Malo, Batignolles et Brest, Conflans et Saint-Brieuc, exposant à un public cosmopolite le rayonnement d’une capitale saisie par la furie architecturale et les grands travaux de Napoléon III. Christian Lacroix, dont la passion pour les costumes de scène est saluée depuis les années 1980, a choisi une esthétique de Caf’Conc entre hôtels et salons, avec au centre une estrade placée au coeur d’une structure métallique à étage façon Eiffel, avec ascenseur. Autour de l’estrade qui propose un podium aux chanteurs, un capharnaüm de meubles hétéroclites, d’objets, de plantes vertes et de toiles peintes agissent comme une machine à jouer, un véritable théâtre ambulant où se croisent deux époques, celle d’Offenbach et la nôtre avec des perruques gaufrées punk roses côtoient des sur-jupes et des guêpières. 

    Un Paris de fantasmes

    © Marie Pétry

    Cette vie parisienne faite de liberté, de désirs consommés avec des demi-mondaines, de tromperies et de facéties permanentes qui mettraient en jeu l’ordre bourgeois, est en réalité une chimère, un fantasme qui permet aux artistes et au public de rêver et de mieux vivre. « Reine du monde nous venons de tous les pays » chantent tous les étrangers réunis pour savourer les plaisirs de la ville lumière « Ce que je veux de toi ce sont tes femmes » dit le Brésilien en déversant tout son or en pluie de pièces et de billets à l’avant-scène. Du plaisir, du désir, du sexe, de la bonne chère et de l’argent qui coule à flots, l’opérette parcourt allègrement tous les tabous et dérives que la bonne société bourgeoise enrichie par l’industrie va pouvoir se payer. Et les employés, les commis, les domestiques n’ont qu’a bien se tenir, envieux de ce nouveau pouvoir. Et c’est exactement ce qui se déroule dans ce spectacle où nos deux héros clownesques, Bobinet et Gardefeu, le visage blanchi, partent à la conquête de demi-mondaines dont la mystérieuse et sublime Métella, où Pauline, Clara et Bertha, domestiques, jouent aux fausses marquises et où Gabrielle la gantiste joue aux vierges effarouchées face à la demande en mariage de Frick, où un incroyable Baron danois cherche à tout prix à égarer sa femme pour courir les faubourgs et où les vraies aristocrates, Mesdames de Quimper-Karadec et de Folle-Verdure, prennent plaisir à s’encanailler avec le bas peuple.

    Une profusion de costumes sublimes

    © Marie Pétry

    Costumes incroyables, tissus précieux, broderies carnavalesques, le choix des couleurs, des motifs et des tissus fait la part belle au spectacle, au cirque et au carnaval, taillant dans de l’or des chapeaux, dans de la pourpre des étoles. L’orientalisme des voyageurs de la gare de l’Ouest fait ensuite place aux maillots de gymnastes et d’acrobates des années 1920, avec rayures et marinières décalées. Naturellement, on se perd allègrement dans l’intrigue et les personnages tant la mise en scène charge de comédie, d’acrobatie et de danse le plateau. Cela peut être le bémol de cette mise en scène trop généreuse qui a tendance à alourdir l’intrigue, mais c’est en même temps l’esprit de l’oeuvre. On retrouve avec bonheur l’Acte III et IV dans leur intégralité, ainsi que des scènes des actes précédents, même si les chanteurs et comédiens sont parfois inégaux dans leur diction musicale. Cette oeuvre exige une virtuosité dramatique et vocale, dont font preuve le baryton Franck Leguérinel, époustouflant Baron qui tient le rôle avec beaucoup d’énergie et de drôlerie, un timbre solide et un sens du rythme épatant, durant tout le spectacle, et Aude Extrémo dont la voix ensorcelante et le physique torride envoûte le public. Tous les personnages sont doublés car les seize représentations seront données pratiquement à la suite sous la direction élégante et précise du jeune chef Romain Dumas, avec les musiciens du Louvre et le Choeur de chambre de Namur. 

    Hélène Kuttner

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