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« Le Postillon de Lonjumeau » : un bigame à l’Opéra Comique

©Stefan Brion

Disparue du répertoire de l’Opéra Comique depuis plus d’un siècle, cette opérette d’Adolphe Adam nous revient revigorée par l’acteur et metteur en scène Michel Fau. Avec Christian Lacroix pour les costumes et Emmanuel Charles pour les décors, il nous amuse avec ce livret d’un parvenu devenu bigame sous le règne de Louis XV. Dans ce rôle, Michael Spyres, un des rares ténors à atteindre le « contre ré », est aussi un artiste caméléon, merveilleux, dont la prestation est un vrai bonheur. 

Un projet fou

©Stefan Brion

Avouons qu’il fallait, en 1836, à l’époque du chemin de fer, une bonne dose de fantaisie et d’humour pour imaginer l’histoire d’un garçon postillon, qui mène les chevaux et qui se marie deux fois, à dix ans d’intervalle, la première fois à Lonjumeau avec Madeleine, alors qu’une diseuse de bonne aventure lui prédit la catastrophe, et la seconde fois avec une dame de l’aristocratie, alors qu’il est devenu chanteur d’opéra ! Un sens limité de la morale, une ascension sociale fulgurante, un mépris des convenances et voilà notre Chapelou devenu Saint-Phar, alors que sa première épouse, délaissée, bénéficie d’un héritage et se métamorphose elle aussi ! Ajoutons au pitch que Louis XV en personne se plaint de ne pas avoir assez de chanteurs pour son divertissement et que les artistes se prennent pour des stars en faisant enrager un marquis hystérique.

Une mise en scène délirante

©Stefan Brion

Se saisissant d’un livret loufoque à souhait, Michel Fau et son scénographe Emmanuel Charles ont poussé le curseur vers la démesure, installant par exemple, dans le premier acte, le couple de mariés au sommet d’une pièce montée chargée de fleurs et de décorations rose fuchsia. Les choeurs, très présents, costumés et maquillés, s’inscrivent dans le décorum de ce mariage qui, nous allons vite l’apprendre, bat déjà de l’aile. Le parlé-chanté présent dans l’oeuvre donne d’ailleurs au livret un aspect très théâtral en exigeant des chanteurs lyriques des dons de comédien à part entière. Les lumières de Joël Fabing inondent chaque tableau d’une couleur différente, flashy à souhait, et les costumes de Christian Lacroix, plus qu’impeccables, sertissent les chanteurs de costumes en s’inspirant de la mode du 18° siècle, des vignettes et des poupées de l’époque. 

Une bande dessinée opératique

©Stefan Brion

Dans ces décors saturés de lumières et de couleurs, le ténor américain Michael Spyres est sensationnel dans le rôle du postillon, aussi à l’aise du point de vue dramatique que lyrique, passant d’une tendresse burlesque à la plus pure folie enfantine, avec un timbre puissant, profond, qui englobe la tessiture du baryton jusqu’au contre-ré du ténor, avec la fantaisie et la légèreté d’un acrobate. Sa partenaire Florie Valiquette a le charme enjoué et l’abattage séducteur de la féministe Madeleine, une belle voix, maîtrisée en enjouée, mais une diction qui manque encore de précision et de projection. Franck Leguérinel fait un divin marquis, précieux et ridicule à souhait, tandis que le Biju de Laurent Kubla est un larron indispensable et qui tire aussi les ficelles de l’intrigue. Et puis l’inénarrable Michel Fau s’est donné le rôle de la domestique Rose, une brave fille affublée d’une perruque surdimensionnée et d’une robe à panier écarlate, doublure parfaite de sa maîtresse dans le second acte. Il s’en donne à coeur joie dans le cabotinage précieux et réjouit un public déjà conquis, tandis que Sébastien Rouland, à la tête de l’orchestre de l’Opéra de Rouen, réussit une synthèse entre la popularité du livret et sa richesse mélodique. Que du plaisir !

Hélène Kuttner

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