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“Les Créanciers”, quand l’amour réclame ses intérêts

©Brigitte Enguérand

Dans un décor au design scandinave, Anne Kessler met en scène un trio d’amoureux frustrés par le manque de reconnaissance féminine. Un boulevard psychologique tournant autour du désir pointu comme la lame d’un couteau suisse, mais qu’on aurait souhaité bien plus sulfureux.

L’amour donnant, donnant

© Brigitte Enguérand

Mais qui est-il donc ce vieux monsieur à l’air si infatué qu’il semble déclamer un cours de médecine psychanalytique à un autre qui semble avoir vingt ans de moins que lui ? Didier Sandre incarne Gustaf, costume de lin blanc cassé et petites lunettes d’intellectuel, au rictus coincé par le sérieux de la théorie et du dogme. Ami ou confident, Gustav semble vouloir réconforter son ami Adolf, joué par Sébastien Pouderoux, peignoir négligemment porté sur un corps bien bâti, peintre dépressif passé à la sculpture, dépassé par une épouse volage. Strindberg, féroce peintre du couple à la fin du XIXe siècle et de ses propres histoires conjugales, concentre en ce trio une description acide de la libération de la femme, bourgeoise nordique plutôt indépendante, et des dégâts que cela crée chez les hommes encore trop attachés à leur amour-propre.

Tekla, pièce maîtresse d’un jeu d’échecs fatal

© Brigitte Enguérand

Adeline d’Hermy est Tekla, jeune femme aux jambes dénudées et short à la mode, fraîche et perfide à souhait. Dans cette mise en scène trop statique pour les garçons, elle virevolte comme Brigitte Bardot dans Le Mépris de Godard, la moue câline et l’œil de biche. C’est qu’on lui reproche son ingratitude, son manque de reconnaissance, son âme de prédatrice qui laisse les hommes sans vie, dépossédés de leurs attributs. Badine, coquette, elle se laisse aimer par son mari qui l’idolâtre, tandis que le vieil ami, en fait son ancien époux, le monte contre elle qu’il démonte en douce avec un machiavélisme cruel. Et c’est bien le problème de ce spectacle trop sage, que l’on voudrait beaucoup plus âpre, plus dangereux, à la hauteur des dialogues d’une cruauté terrible. Strindberg est un auteur sulfureux, qui adore dépeindre les trahisons et les abandons, sans pitié ni compassion, avec une brutalité très moderne. Une perversité plus spectaculaire.

Hélène Kuttner

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