« L’homme qui aimait les chiens » ou l’énigme révélée de l’assassinat de Trotski
© PIERRE GROSBOIS 2026
Au Théâtre de l’Athénée, le metteur en scène Jacques Osinski parvient à tisser un séduisant opéra basé sur un livret d’Agnès Jaoui et une composition musicale de Fernando Fiszbein, qui ont œuvré à partir du célèbre roman de l’auteur cubain Leonardo Padura. Conçu avec l’ingénieux travail d’images de Yann Chapotel, le spectacle se déploie au croisement de strates entre la grande Histoire et les histoires intimes, autour de l’assassinat de Trotski par un idéaliste espagnol.

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Nettoyage politique
Le 20 août 1940, dans sa maison de la capitale mexicaine où il s’était exilé avec sa femme Natalia, Lev Davidovitch Bronstein, alias Léon Trotski, est frappé à la tête avec un piolet par un communiste espagnol, Ramón Mercader, sur ordre de Staline. Ayant déjà survécu à une première attaque le 24 mai de cette même année, il va succomber à ses blessures à l’âge de 60 ans, alors que Mercader est capturé et emprisonné. Comment un militant communiste espagnol a pu pénétrer dans la maison très surveillée des Trotski, poursuivi à travers le monde par la vengeance menaçante de Staline ? Et qui est cet assassin, amoureux, comme Trotski, des chiens ? Dans L’homme qui aimait les chiens, l’auteur cubain Leonardo Padura raconte, à la manière d’une énigme qui dévoilerait ses mystères, comment le jeune idéaliste Ramón Mercader se retrouve dans les bureaux du NKVD, change d’identité et devient un citoyen belge argenté chargé de conquérir le cœur d’une militante trotskiste pour pénétrer dans l’intimité de l’ancien fondateur de l’Armée Rouge.

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Les secrets de l’Histoire
Dès le premier tableau, derrière le voile transparent sur lequel sont projetées des images et des vidéos, nous nous retrouvons en Espagne, sur le front de la guerre avec le jeune Ramon et sa mère, solidement ancrée dans le combat communiste contre les fascistes. L’ordre est clair : le combat pour la liberté a besoin de Mercader, et dès lors on suit son cheminement vers l’embrigadement soviétique. Le livret d’Agnès Jaoui, d’une remarquable fluidité dans l’adaptation de ce gros roman, nous fait voyager par étapes, par époque, de l’Espagne à la Turquie, en passant par l’URSS où atterrit notre héros, que l’on suit en parallèle, comme en miroir, avec Trotski. Tous deux sont convaincus de détenir la vérité. Dès 1929, avec les grosses purges, Staline bannit Trotski, accusé de trahison, qui doit s’exiler. Il n’aura de cesse de clamer sa vérité et sa croyance en un socialisme débarrassé de la dictature, de la violence et de la déportation. Mercader sera utilisé par le pouvoir soviétique comme un agent secret dont on ne fait pas grand cas, formé, dépersonnalisé et envoyé pour supprimer Trotski. Dans sa mise en scène astucieuse et sobre, Jacques Osinski, avec la collaboration de Yann Chapotel, utilise des images d’archives puissantes (discours de Trotski), photos et vidéos, en mêlant aux photos véritables des montages numériques qui semblent brouiller les pistes. La voix d’Agnès Jaoui se fait aussi narratrice de ces épisodes.

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Réalité ou fiction
Les lumières de Catherine Verheyde, les décors mouvants et les images historiques, les dates et les langues qui se croisent, Russe, Espagnol, Français, nous font voyager dans un espace temps sidéral, qui surfe entre deux utopies, l’une autoritaire et violente, l’autre plus démocratique et humaniste, celui de la « révolution permanente ». On y voit notamment Trotski accueilli par le peintre Diego Rivera et sa compagne Frida Kahlo, Staline et ses agents secrets qui disparaissent un à un et cette lutte sans merci entre bureaucratie totalitaire et souffle d’idéal égalitaire. Le compositeur d’origine argentine Fernando Fizbein nourrit musicalement ce réseau d’histoires avec une partition répétitive et angoissante, interprétée par l’Ensemble Court-Circuit et leurs sept musiciens épatants, dirigés par le chef Jean Deroyer. L’accordéon micro-tonal XAMP tricote avec les percussions et le trombone des harmonies dissonantes et entêtantes, soutenant les solos des interprètes tous excellents. Le baryton-basse Olivier Gourdy campe un sensible Mercader, trimballé malgré lui dans les affres du traumatisme politique face au Kotov stalinien de Vincent Vantyghem, cynique à souhait. Pierre-Emmanuel Roubet déploie son timbre gouleyant de ténor dans le personnage de Trotski, Léa Trommenschlager est puissante et profonde dans le personnage de Caridad, Camille Merckx une suave Natalia et Juliette Allen une explosive Sylvia Ageloff, au timbre doré et riche à souhait. Une belle réussite.
Hélène Kuttner
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