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    « Maldoror » : Julien Gosselin investit la Cour d’Honneur avec une création magistrale

    5 juillet 2026
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    ©Christophe Reynaud Delage

    En ouverture du 80° Festival d’Avignon, le metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Odéon Julien Gosselin présente dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes une création de plus de cinq heures, brassant le geste poétique audacieux de Lautréamont avec l’énergie rebelle de son auteur fétiche, le Chilien Roberto Bolaño et son livre sur « La littérature nazie en Amérique ». Douze jeunes acteurs portent avec une fougue talentueuse ce projet un peu fou qui nous saisit dans une scénographie époustouflante d’images et de sons, présenté à l’Odéon en janvier 2027.

    ©Christophe Reynaud Delage

    Qu’est-ce que le mal ?

    Depuis Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq, présenté en 2013 au Festival d’Avignon, Julien Gosselin ne cesse d’explorer ce qui le passionne, la littérature contemporaine avec des auteurs du monde entier. De Roberto Bolaño, il avait déjà adapté le roman-fleuve 2666 en 2016, avant de passer à l’Américain Don DeLillo ou au Russe Léonid Andréïev. Pour lui et ses acteurs complices du collectif Si vous pouviez lécher mon cœur, le théâtre doit englober le monde entier, dans des langues diverses, que les comédiens de Gosselin parlent parfaitement. Assister à une création de Julien Gosselin s’apparente donc à un voyage, épique et poétique, dans lequel toutes les nouvelles technologies de l’image et du son, poussées à leur extrême intensité, viennent s’inscrire. Un voyage au long cours, exigeant, durant lequel le spectateur doit progressivement relâcher sa ceinture de sécurité et ses habitudes trop cadrées, pour goûter le souffle de cette inspiration au romantisme noir. Pour Maldoror, il nous fait plonger dans l’œuvre scandaleuse du Comte de Lautréamont, dont les textes insolents, fondateurs n’ont jamais été publiés de son vivant, mais redécouverts par les surréalistes. Une poésie noire, gorgée de Mal, hypnotique et confuse, qui fait de l’auto-dérision un panache humoristique. Et si cette littérature, et celle de son contemporain du XIX° siècle Huysmans, nous aidaient à explorer le mal, les démons de la violence humaine, la perversité de la domination ? Et si ces auteurs frondeurs nous servaient de guides aujourd’hui, au XXI° siècle, pour élucider nos désirs de mort et d’anéantissement ? 

    ©Christophe Reynaud Delage

    Fruit amer

    Face aux spectateurs, une scénographie constituée d’écrans et de boites à jouer, qui se transformeront dans la seconde partie en studio de cinéma, orchestrent cette quête de révolution poétique par l’attrait sulfureux du danger. L’espace vertigineux de la Cour d’Honneur est ainsi tapissé d’écrans géants, transformé en fantastique show dramaturgique et cinématographique avec jets de lumières et fumigènes ardents. Les comédiens complices sont comme toujours prodigieux d’engagement et de talent : Guillaume Bachelet, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde et l’impressionnante Victoria Quesnel, dont la puissance poétique, émotionnelle, transfigure le Palais des Papes, à la fin du spectacle, alors qu’elle dit des vers de Baudelaire et de Mallarmé. « La Chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres, Fuir là-bas fuir.. » écrit le poète dans Brise Marine. Le fruit amer du nazisme arrive en boomerang à travers les entretiens d’une dizaine d’écrivains et artistes latino-américains, présents dans le livre de Bolaño, nostalgiques d’Hitler ou d’une dictature aryenne assurée par les Scandinaves, dont les relents racistes et antisémites croisent l’aspiration à brûler les livres, assainir la culture et asservir les citoyens grâce à la surveillance numérique. L’effet répétitif est glaçant et fait un écho sanglant à notre actualité.

    ©Christophe Reynaud Delage

    Pauses festives

    C’est par sa forme aussi que le spectacle est remarquable, car dans ce voyage au long cours qui propose deux pauses de quinze minutes, le public est invité à monter sur le plateau, où un bar est installé. Le quatrième mur saute allègrement et la fête est aussi du côté du public, qui participe au spectacle aux côtés des acteurs en apparaissant dans les scènes filmées. La sophistication technique est de ce point de vue remarquable, déployant une multiplicité de points de vue, autour du plateau visible, sur les trois écrans géants, dans les coursives, multipliant les ouvertures de création et cassant un fil narratif trop rigide. Grâce à une brigade de techniciens aguerris, l’image filmée passe de la couleur au noir et blanc, les acteurs, parfaitement sonorisés, circulent sur toute la longueur et la profondeur du plateau, le tout mêlant le direct et le diffusé, la musique enregistrée avec des basses telluriques et celle jouée en direct à la guitare. On coure, on se dispute, on s’embrasse, on philosophe et on rigole dans un même élan généreux, qui peut ne pas plaire à tous les spectateurs. Mais quelle énergie, quelle créativité, quels talents conjugués au service de la création littéraire et de la poésie, vibrantes et vivantes ici dans un incendie de mots qui nous embrase totalement !

    Hélène Kuttner  

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